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Full text of "Arras et l'Artois dévastés"

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COLLECTION « LA FRANCE DÉVASTÉE 



ANDRÉ-M. DE PONCHEVILLE 



ARRAS ET L ARTOIS 

DÉVASTÉS 

A:ct 7 pUnchcs et i carte hors texte. 




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Ruines ie f'Hôtef de Ville et du Beffro 



LIBRAIRIE FEUX ALCAN 




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bg the 

Comité France- Canada, 
Toronto. 



ARRAS ET L'ARTOIS 

DÉVASTÉS 



LIBRAIRIE FELIX ALGAN 



COLLECTION « LA FRANCE DÉVASTÉE >. 
Volumes à 3 fr. 30 et 4 Ir. 

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Un vol. in-1 6 avec 6 planches et 2 cartes hors texte, S'ir. 30 

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l'Académie Irançaise. Un vol. in-16 avec 8 planches et 
1 carte hors texte 3f'r. 30 

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Un vol. in-15 avec planches hors .texte. . . . 4 fr. » 

L'Aisne pendant la Grande Guerre, par Gabriel 
Hanotalix, de l'Académie française. Un vol. in-16 avec 
6 planches etl carte hors texte ........ 3fr. 30 

La Somme dévastée, par Gaston Desghamps, Un vol. 
in-16 avec planches hors texte 4fr. » 

Arras et l'Artois dévastés, par André M. de Pon- 
ciiEviLLE. Un vol. iu-16 avec planches hors texte. 4 fr. » 

Le Nord dévasté, par Henry Cochin, Nicolas Bour- 
geois el André M. de Ponghbville. Un vol. in-16 avec 
planches hors texte 4fr. » 

II. — LES FAITS 

Rapatriés : 1915-1918. par M»» Ghaptal. Un vol. in-16 
avec 7 planches hors texte 3 fr. 30 

En France et Belgique envahies. Les Soirées de 
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La grande Pitié de la Terre de France, par Gabriel 
Louis-Jaray, maître des requêtes au Gonseil d'Ktat, 
Un vol. in-16 avec 7 planches hors texte. . . 3fr. 30 






COLLECTION « LA FRANCK DEVASTEE » 

Dirigée par M. Gabriel LOUIS-JARA Y 
8érie I : LES RÉGIONS 

ANDRÉ M? DE PONCHEVILLE 



ÂRRAS ET L ARTOIS 

DÉVASTÉS 



Avec 8 planches hoi 


s texte. 


«JUATIUÉ.ME ÉDITION C\ / 

PARIS L^^"^ 


LIRUAIHIE FÉLIX 


ALCAN 


108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, VI» 


1920 





Tons droits Je Iraduclion, de reproduction et dadaplation 
réseivcs pour lous pays. 



Nioeteen huudred twenty copyright by Félix Alcan 

and R. Lisbonne 

proprietors of Librairie Félix Alcan. 



ARRAS 

ET L'ARÏOIS DÉVASTÉS 



CHAl'ITUE PREMIER 
ARRAS ET L ARTOIS DÉVASTÉS 



L Artois, terroir d'Arras. compris cnlre la r.\s et la Somme. — 
Quelques villes : Sainl-Omer, poste avancé au Nord ; Lens, 
bastion à l'est de Bolhunc ; Bapaume, voué aux combats; 
Hesdin, patrie do l'abLé Prévost; Saint-Pol et sa cr\ptc 
mystérieuse. — Ruines d'Arras. jadis lieu de rencontre du 
génie latin et du génie du Nord. 



Depuis 17'JU le département du Pas-de-Calais a 
remplacé la province d'Artois sur les géographies, 
mais l'ancienne désignation a survécu et ne fut 
jamais si vivante que pendant la guerre. Seule en 
e£fet, elle exprime la réalité du sol sur lequel et 
pour lequel on se battait. 

Si l'on cherche à quoi elle correspondait dans 
quehjue livre imprimé sous l'ancien régime, on y 
trouve cette notion : « Province de France dans les 
Pays-Bas, avec titre de comté. Atrebatensis Comi- 
tatus. Arras en est la capitale * ». Ainsi nous sont 

1. Abrégé du DicLionnuire de Tréioux. A Paris, chef Lau- 
rent-Charles d'Houry, au Saint-Esprit et au Soleil d'or, 1762. 

De E'ONCHKVll.LE. l 



2 ARRAS ET L ARTOIS DEVASTES 

rappelées plusieurs choses : d'abord que l'Artois 
touche à la vaste plaine du Nord appelée jadis les 
Pays-Bas et dont ses collines insensiblement, de 
nicnie que son évolution historique, la détachent et 
ramènent vers la France ; ensuite, qu'elle fut une 
principauté indépendante, dont le titre en dernier 
lieu, on s'en souvient, fut porté par ce jeune et 
fringant cadet de Louis XVI, le comte d'Artois ; 
enfin nous est enseigné un fait capital, à savoir que 
l'Artois n'existe qu'en fonction d'Arras, et que son 
nom même indique combien il est essentiellement 
le terroir qui relève d'Arras et lui obéit. C'est là ce 
qui lui a donné sa personnalité, le distinguant de la 
Flandre qui l'enserre au Nord et à l'Est, du Boulon- 
nais et du Montreuillois à l'Ouest, de la Picardie au 
Sud avec laquelle il a gardé le plus de ressemblance, 
tant aux points de vue ethnique, géograpliique, 
historique, que pour ce qui est de la tournure 
d'esprit des habitants. On distingue peu des habi- 
tants de la Picardie les Artésiens qui toujours par- 
lèrent le même dialecte français, ce Picard cher à 
la Fontaine : 

Biaux chires leups, n'écoutez mie 
Mère lenclieut clien fieux qui crie. 

Jetons les yeux sur une carte ancienne, celle-ci, 
par exemple, intitulée : « Les Provinces des Pays- 
Bas catholiques », dédiée l'an 1672 à Louis XIV 
« par son très humble, très obéissant et très fidèle 
serviteur et sujet, Guillaume Sanson, géographe 
ordinaire de Sa Majesté '. » Il y a tout juste trente 

l, A l'aris, chez II. laillol, joignant les grands Auguslius. 
Aux deux globes. Avec privilèges du Roy, 1G72. 



ARRAS ET L ARTOIS DÉVASTÉS 3 

ans à cette date que lArtois a fait retour à la 
France, non pas entièrement puisque sa pointe 
extrême au >'ord commandée par Saint-Omer, figure 
encore sur la carte à côté d'un « Artois français » 
sous le nom d' « Artois espagnol ». De fait ce pays 
de Saint-Omer déjà à demi-flamand — l'Aa coulant 
entre la ville et les faubourgs est la frontière lin- 
guistique — fut toujours la forteresse avancée de 
l'Artois, jetée au delà de la rivière de Lys comme 
une tète de pont. L'Artois essentiel est compris entre 
la Lys au Nord et l'Authie au Sud. Au delà c'est la 
Flandre d'un côté, de l'autre la Picardie faite par la 
Somme et qui s'élire en longueur selon son lleuve. 
Notons cependant que les trouvères artésiens des 
xn« et xiii* siècles nous marquent un Artois allant à 
cette époque jusqu'à la Somme même, se mêlant 
intimement à la Picardie. Ainsi parle EaudeFastoul 
dans son Conf/é, et en termes semblables Adam le 
Bossu dans son Jeu de la Feuillée : 

< Entre le Lis voir et le Somme 
N'a plus faux ne plus buhotas, » 

Trois rivières, la Canche, la Ternoise, la Scarpe. 
naissent dans l'Artois et l'arrosent. C'est un alUuent 
minime de la dernière, le Crinchon, qui par son 
confluent avec elle a déterminé la position d'Arras, 
dont la légende veut que ses eaux éminemment 
propres à la teinture de la laine aient fait la pros- 
périté. 

Cette ville d'Arras qui a rassemblé l'Artois n'est 
pas plus à son centre que Paris à celui de la France. 
Sensiblement portée au Sud-Est vers Douai, Valen- 
eiennes et Cambrai, ses sœurs naturelles de Wallo- 
nie, elle communie historiquement avec elles, sans 



4 AKRAS ET L ARTOIS DEVASTES 

parler de Tournai un peu plus lointaine mais proche 
par l'esprit et que nous verrons lui emprunter le 
secret de ses tapisseries. De Saint-Quentin et 
d'Amiens, les deux centres de Tellipse picarde, elle 
n'est pas plus éloignée. Tout semble vouloir la sous- 
traire — et ainsi en fut-il progressivement dans 
l'histoire — à une influence germanique à laquelle 
elle a emprunté les éléments assimilables, pour la 
ramener par la Picardie et la W^allonic vers la 
France. 

Au Nord, avant celui de Saint-Omer qui seul a 
survécu, elle avait eu un autre poste avancé, 
Térouanne sur la Lys, détruit par l'implacable 
volonté de Charles-Quint. Le danger d'ailleurs, dès 
le XVII» siècle, vint de l'hJst comme il en est venu 
cette fois encore ; et Lens, ville fortifiée jadis, s'est 
retrouvée de cité minière un nouveau bastion dirigé, 
hélas, contre nous, et que nous n'avons pu reprendre 
qu'en achevant de le réduire en poudre. C'est là, 
presque aux portes d'Arras, que se trace la ligne où 
de l'automne de 1914 à celui de 1918, le flot de sang 
n'a cessé ses tlux et reflux. Elle commence au Nord 
avec Béthune dont le beffroi à demi abattu domine 
encore pourtant les ruines de la vieille cité, et 
s'achève en Artois avec Bapaume, centre d'un ter- 
roir déjà presque picard. Là le 3 janvier 1871 l'armée 
de Faidherbe remporta contre les Prussiens un suc- 
cès malheureusement sans lendemain. Et durant 
cette guerre, Bapaume, placée entre la ligne de feu 
de 1914 et celle de 1918, a été entièrement ravagée 
et réduite presque à rien. 

Le voyageur qui de Boulogne-sur-Mer cherche à 
gagner Arras et l'Artois dévastes, traverse d'abord le 



ARRAS ET L ARTOIS DEVASTES 5 

plus riant pays de la région du nord de la France, 
ce Boulonnais tout en coteaux et en vais dont le 
chroniqueur Georges Chastellain écrivait au 
xv« siècle quil était « le plus précieux anglet de la 
chrétienté ». Boulogne en dépit des traces laissées 
par les raids nocturnes garde son aspect vivant de 
carrefour du monde. Sans doute les bombes davions 
ont-elles créé des vides dans la Grand'Rue qui 
porte à la haute ville la rumeur et lodeur de la nur. 
Là notamment a été atteint un musée qui contenait 
à Coté de toiles médiocres une belle colleclion de 
vases antiques. N'importe, Boulogne est toujours la 
ville riante aimée de quiconque l'a traversée une 
fois : et son pays, ce Boulonnais qui reconstitue 
fidèlement entre ses collines un ancien pagus gaulois, 
est toujours le même pays d'eaux vives et de Irais 
vallons entrecroisés à l'infini, où il semble que les 
fées des chansons et des contes frant-ais aient con- 
tinué d'habiter. .lusqu à Montreuil, la route qui 
passe par Samer, — l'ancienne route de la diligence 
de Paris, — laisse voir à chaque instant des paysages 
dont non plus que de ceux" du A'alois, si chers à 
Géiard de Nerval, on ne saurait se lasser. 

Aux environs de Montreuil, la ligne des horizons 
commence à se modifier. Les collines de l'Arlois 
sont proches ; des ondulations plus larges succèdent 
auv courts entrecroisements des vallons, il semble 
que la terre se modèle maintenant sous la main 
d'un dieu plus puissant, et les Anciens eussent dit 
qu'au.t divinités champêtres amies des bergers, la 
grande Maïa, la Gérés des laboureurs a succédé. De 
fait, c'est là que le pays, de bocager qu'il était, 
coupant ses bois de prairies propices à l'élevage, 
devient agricole, et que le froment y étale ses 



6 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

larges nappes blondissantes alternées avec le vert 
des betteraves. L'Artois s'annonce entre Montreuil et 
Hesdin, essentiellement terre à blé et qui veut le 
redevenir. 

Quand on roule sur ces larges routes ombragées 
où naturellement Tautomobile a remplacé la dili- 
gence, c'est là vers Hesdin que les plus beaux pay- 
sages de l'Artois viennent doucement vous solliciter, 
et se pressant dans un défilé rapide, demander votre 
sufifrage. On se sent en terre pleinement française, 
acquise de tout temps à la civilisation incomparable 
qui a produit au xiii» siècle la Cathédrale et le Mys- 
tère, au xvip Versailles et la Tragédie, au xix«, le 
retour à la nature en même temps qu'à la tradition 
nationale que fut un Romantisme dont les excès 
n'empêchent pas qu'il renouvela, dans tous les 
domaines de l'esprit, notre expression. L'œil ici ne 
saurait se lasser des beautés si aisément décou- 
vertes au fur et à mesure que l'on pénètre en 
Artois. A gauche la Ternoise coule dans une vallée 
entre d'amples paysages. De nobles allées d'arbres 
conduisent à des châteaux de brique et de pierre 
entr'aperçus entre les frondaisons. Un vers d'Henri 
de Régnier nous revient en mémoire, évoquant une 
pure figure de jeune fille à la fin du xviii» siècle : 

« Devant quelque cliâleau de Bourgogne el d'Artois. » 

C'est ici le joyau de la France du Nord : l'Artois 
choisi, théâtre exquis des images de la paix, pour 
être l'un des théâtres de la guerre. 

On sent que l'on se rapproche des tristes lieux 
qu'elle a frappés. Voici, parmi les arbres de la 
route, des arbres morts, touchés par les nappes de 
gaz perfides. Hesdin pourtant est encore souriante 



ARRAS ET L ARTOIS DEVASTES 7 

et paisible. Au chevet de son église, là où coule entre 
deux parapets de brique la Canche ailleurs largement 
étalée à son embouchure, on passerait des heures 
infinies à voir fuir l'eau transparente en songeant à 
celui qui émeut de romanesque la petite cité, cet 
étrange Prévost d'Exilés qui tour à tour abbé et 
militaire, bénédictin en France et gazetier en Hol- 
lande, nous a laissé dans sa Manon Lescaut la plus 
/Séduisante et la plus vive histoire d'amour d'un 
siècle qui ne vécut que pour lui. Il naquit ici. l'an 
1697, d'une honnête famille de robe, et sa maison 
natale 5^ subsiste toujours entre la grand'place ornée 
dun hôtel de ville à loggia, et le chevet d'église 
dont nous parlions. On imagine ses retours repen- 
tants dans cette maison et le père sévère envers 
l'adolescent. Il entre dans l'église proche et veut y 
chercher Dieu. Mais l'image de Manon s'y glisse 
avec lui. Quelles indécisions, quels remords!... 
Nulle vie fut-elle jamais plus reniplie de roma- 
nesque et de malheur que celle de Prévost d'Exilés ! 
Ici on peut cesser de penser à la guerre, encore 
que des obus et des bombes, comme presque par- 
tout en Artois, soient tombés à Hesdin ; on peut s'y 
perdre en d'autres songeries. Mais à Saint-Pol, le 
drame commence. Trop de maisons ici ont été tou- 
chées par les effrayants oiseaux de nuit porteurs de 
bombes ou par les obus d'un canon à longue por- 
tée. Le premier qui y tomba, ce fut sur le Mont, 
sorted'esplanade plantée de beaux arbres qui domine 
la ville en regard des ruines d'un vieux château 
fort du xv» siècle. C'est là un endroit de paiv et de 
recueillement que rien ne semblerait jamais pouvoir 
troubler. En septembre, vers la fin de la journée, la 
lumière s'y joue entre les troncs séculaires et les 



8 ARRAS ET L ARTOIS DEVASTFS 

tendres feuillages verts avec la môme grâce inex- 
primable qu'elle revêt aux yeux d'un mourant ou 
d'un convalescent. Cette petite ville incolore de 
l'Artois, toujours rudement froissée par les guerres, 
— de même que Hesdin elle fut détruite par 
Charles-Quint, — prend à cet endroit et à cette 
heure la robe couleur de temps et couleur de 
lumière de la jeune princesse destinée, dans le 
conte de Perrault, à épouser le fils du roi. Méta- 
morphose mystérieuse : de tels instants sont à rete- 
nir, comme l'on baise une fleur qui doit pâlir. 

Quand les obus tombaient sur Saint-Pol, la popu- 
lation unanimement rentrait sous terre. On y 
retrouva une immense crypte datant de Dieu sait 
quelle époque, où ce devint une habitude de passer 
la nuit: et telle était sa profondeur que perdu dans 
ses entrailles on n'y entendait pas plus le bruit 
d'orgues des moteurs de gothas que les éclatements 
des bombes jetées par eux. 

L'étape de Saint-Pol à Arras est la dernière du 
voyage qui nous amène à, la ville assassinée. Main- 
tenant presque tous les arbres de la ville sont morts 
empoisonnés par les gaz. Sur notre gauche s'élève 
et grandit peu à peu, devenant de plus en plus 
visible, la silhouette jumelée des tours de l'ancienne 
abbaye de Saint-Eloi. Ruinées déjà avant la guerre, 
elles le sont davantage, mais dressent encore en 
l'air les robustes pans d'architecture sur lesquels se 
sont acharnés en vain les obus allemands. Rlles 
veillent toujours sur Arras et l'annoncent, senti- 
nelles et gardiennes à la fois, saintes tours parentes 
del'abbayede Saint-Vaast qui, dansl'Arras antique, 
créa l'Arras moderne. 

Celle-ci, quelle merveille elle fut, nous Talions 



ARRAS ET L ARTOIS DRVASTES 9 

dire. Avant d'entrer parmi les décombres de cette 
guerre et de cheminer parmi les tranchées entre les 
buissons rouilk'S des fils de fer barbelés, nous allons 
voir surgir devant nous TArras qui a sa page — 
une des plus belles — dans l'histoire de la civilisa- 
tion. Et c'est pour celle-ci que nous avons com- 
battu. 

Telle fut aussi la pensée maîtresse de ce livre 
écrit pour des esprits cultivés et qui veulent voir 
dans le monde à travers les faits historiques le fil 
conducteur de cette civilisation humaine infiniment 
précieuse à sauvegarder. Avant de voir comment 
l'Allemagne a voulu détruire Arras et ravager cette 
province d'Artois dont sa capitale est la plus haute 
expression, pour mieux comprendre son dessein 
criminel, contemplons lus trésors séculaires d art et 
de pensée qu'il a visés. 



C'est un songe terrible que de revoir maintenant 
Arras. Quand on se retrouve sur celle des places 
fameuses, la plus petite, où s'élevait le célèbre 
hôtel de ville, on croit rêver. Devant soi, à l'extré- 
mité d'une étendue morne, on apereoit un talus de 
carrière, semble-t-il, joncbé de pierrailles et semé de 
ronces comme ils le sont à l'ordinaire. Des sentiers 
y serpentent, on croit que derrière le rebord de ce 
talus la carrière doit se creuser, mais c'est au con- 
traire une ruine qui s'y dresse, un pan île mur carré, 
l'ombre d'un donjon effacé. On se demande alors si 
l'on est en face d'un de ces témoins du moyen ùge 
épargnés à demi par la clémence du tem[)S et qui 
couronnent des buttes féodales un peu partout en 
Franee. Mais l'œil shabituant plus aisément encore 



10 ARRAS ET L'ArtTOlS DÉVASTÉS 

que l'esprit à la ruine qu'il explore, finit par décou- 
vrir sur la droite quelques arcades et les débris d'une 
aile de style Renaissance. On se rend compte que là 
put être le célèbre hôtel de ville d'Arras, couronné 
par ce beau beffroi dont la base seule est demeurée. 
Sur la droite, un peu plus à l'arrière-plan, d'autres 
ruines apparaissent, encore surmontées cl une croix: 
l'ancienne église de l'abbaye de Saint- Vaast, deveniie 
la cathédrale après qu'eut disparu au début du 
xix» siècle la cathédrale antique. Elle avait été com- 
mencée dans le style gréco-romain vers la lin du 
xvni» siècle par les moines de Saint- Vaast aprè.^ 
qu'ils eurent reconstruit daçs le même goût leur 
riche et célèbre couvent. Elle était belle à voir aii 
sommet de son escalier de pierre; maintenant, avec 
ses chapiteaux corinthiens émergeant des tas do 
décembres, elle fait penser aux ruines de Rome, et 
nous remet en mémoire le début de l'adage connu : 

« Quod non fecerunt Barbari » 



Fidèles aux tactiques qui les ont fait nommer Bar- 
bares à juste titre, les Allemands ont voulu inscrire 
celte cathédrale presque neuve au martyrologe qui 
comprend déjà les cathédrales anciennes de Reims, 
Ypres, Soissons, Noyon, joyaux de l'Occident. 

Si nous retournons en arrière, nous engageant 
dans la rue de la Taillerie qui la réunit à la place 
de l'Hôtel-de-Ville, nous trouvons la célèbre grand'- 
place, — le grand markiel, comme Tondit en picard, 
— assassinée elle aussi, trouée par les obus, défigu- 
rée. Combien de maisons sont abattues ? Combien 
blessées ? Qu'est devenu le décor ordonné au début 
du xvH° siècle dans le style de la Renaissance lla- 
mande ? Même les caves profondes, — les boves — 



ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS \i 

à deux ou trois étages sous les maisons, ont été 
atteintes parfois, leurs voûtes crevées par les lourds 
projectiles de l'artillerie ennemie. On suppute avec 
angoisse le temps et l'argent qui seront nécessaires 
pour rétablir cet ensemble, si toutefois une œuvre 
d'art telle que celle-ci peut jamais être refaite; on 
comprend que M. Clemenceau ait pu dire aux Arra- 
geois le lû août 1919 : « Pas une ville de France 
plus qu'Arras mérite de la Nation; et, si je ne crai- 
gnais de paraître vouloir déprécier Verdun, je vous 
dirais tout de suite : Pas une ville n'est plus glo- 
rieuse qu'Arras. 

«■ Arras, Verdun, ce sont les deux plus nobles des 
yillos niartyi'es. » 

Le dessein de l'Allemagne en 1914 est connu. Elle 
ne voulait pas seulement nous vaincre matérielle- 
mont, conquérir nos territoires ; elle entendait 
encore substituer sa « kultur » à une civilisation 
qu'elle jugeait décrépite. Un écrivain suisse de haute 
valeur, M. Louis Dumur *, dès 191o, étudiait avec 
courage le problème posé brutalement par elle, 
et démontrait la supériorité de notre pensée sécu- 
laire sur les rapides conquêtes intellectuelles de 
lAllemagne. A celte date, la victoire pouvait paraître 
à échéance lointaine encore : elle ne faisait plus 
doute après que l'ennemi avait dû porter ses lignes 
à l'arrière de Reims en Champagne. d'Airas en Ar- 
tois, d'Ypres en i^^landre. On sait comment il s'en 
est vengé, et que ses canons ont cru anéantir avec 
les monuments <{ui l'attestaient — la Cathédrale, 



1. Cultwe française et culture allemande. A Lausanne, 
clitz (j. Tarin, 1015. 



d2 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

le Beffroi, les Halles — la rayonnante culture de 
France, 

Ces villes à demi détruites parlent cependant à 
voix plus haute que jamais, et sans doute ne leur 
était-il arrivé encore démouvoir à ce point des 
pèlerins plus pieux et attentifs qu'elles ne con- 
nurent au temps de leur prospérité. Dans celle où 
nous sommes, Arras qui commande le pays 
d'Artois, nous allons voir la muse de l'histoire se 
lever d'entre les pierres et montrer sous ses voiles 
de deuil son visage grave et pur. 

« Deux groupes de peuples, a écrit Taine *, ont 
été et sont les principaux ouvriers de la civilisation 
moderne : d'un côté, les peuples latins ou latinisés, 
Italiens, Français, Espagnols et Portugais ; de 
l'autre les peuples germaniques, Belges, Hollandais, 
Allemands, Danois, Suédois, Norvégiens, Anglais. 
Ecossais, Américains. » C'est l'honneur insigne de 
la France du Nord (jue ces deux races s'y soient 
rencontrées et fondues harmonieusement dès les 
premiers siècles de l'ère chrétienne, spécialement 
semble-t-il, dans cette Arras gallo-romaine qui fut 
pourtant nommée Atrecht ^ ; dont une moitié indé- 
pendante en ses remparts, la Cité, était au roi de 
France, dont une autre part, la Ville, se différenciait 
peu des riches communes flamandes telles que 
Gand. La fusion d'éléments à première vue contra- 
dictoires, la rencontre et l'union harmonieuse du 
génie latin et du génie du Nord, c'est la gloire 



1. Philosophie de l'art. 

2. Les deux noms figurent sur la carte des Pays-Bas catho- 
liques par Guillaume Sanson, imprimée à Paris en 1672. 



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ARRAS ET LARTOIS DÉVASTÉS 13 

d"Arras, attestée par le tableau que nous tracerons 
de son épanouissement au xni» siècle, quand elle 
fut une des capitales non de la France seule, mais 
de l'Europe constituée alors en chrétienté. 



CHAPITRE 11 

NAISSANCE DARRAS 

La cité des bois. — h'oppidum où se tisse pour Rome la iaiue 
des Atrebates. — César y campe. — Le temple païeu y fait 
place à l'église chrétienne. — Saint Vaast, catéchiste de Clo- 
vis, y fonde l'abbaye dont naîtra la ville moderne. — Bau- 
douin Bras-de-fer, premier comte de Flandre, en fait sa capi- 
tale. 

Concordance. — La colline de Baudimont. 

Elle est, dans Arras, la cité, le berceau antique, 
la Roma quadrata. Pour y aller méditer, nous traver- 
serons V Arras moderne par son artère principale, la 
rue Ernestale continuée par la rue Saint-Aubert et 
la rue Baudimont. Arrivés à celle-ci qui monte selon 
la pente de la colline, nous tournerons à gauche et 
verrons devant nous Saint-Nicolas, église construite 
vers 1840 en style néo-grec sur l'emplacement de la 
primitive cathédrale. Atteinte à son fronton par les 
obus, debout pourtant, elle nous marque le lieu le 
plus ayiciennement habité, celui oii s'éleva le premier 
lonple dayis l'oppidum gallo-romain, et ensuite la 
résidence de Baudouin, comte de Flandre^ dont la 
colline prit son nom {Mont de Baudouin). 

L'Artois était jadis nonmié communément un gre- 
nier à blé. Terre d'échange, il était encore entrepôt 



NAISSANCE d'aHKAS 15 

de vins, apportant au laboureur de la plaine du 
Nord la flamme subtile élaborée sur les pentes 
sèches du vignoble méridional. Ce sontlà les traits 
relativement modernes de l'activité qui a fleuri dès 
toujours en sa capitale. Dans des temps plus reculés, 
Arras après avoir été la cité des bois (Nemeto- 
cenna) fut celle de la laine. 

César nous a parlé des Atrebates et de leui* roi 
Commius. Aux temps qui précédèrent l'entrée des 
légions en Gaule, nous pouvons nous imaginer ce 
pays, sombre forêt qui ne le cédait pas en horreur 
à l'Hercynienne, percée de rares clairières, semée de 
plus rares oppida. Lun d'entre eux, Nemetocenna, 
lc^, ville des bois, semblable à tous avec ses huttes 
rondes qui laissent échapper la fumée des feux au 
centre de leur toit de chaume, ceinte d'un rempart 
de terre et de palissades. Le fleuve est là dans le 
bas, qui s'appellera la Scarpe. Un peu partout alen- 
tour il déborde en marais fangeux, mais porte les 
barques par lesquelles s'opèrent les premiers 
échanges. Les routes sont rares, remblais de fagots 
à travers la forêt et le marais universels ; la rivière 
y supplée, ce chemin en marche, dira Pascal. 

Se joignant à elle, un ruisseau qui sera le Crin- 
chon réputé pour les teintures. Dans le haut de 
l'oppidum, la colline, une des collines du pays qui 
s'appellera l'Artois, la future colline de Baudimont, 
prête dès ce temps aux cultes, vouée aux cultes, 
« colline inspirée » dès ce temps. Dans Nemeto- 
cenna gauloise nous voyons les marchands groupés 
pour leur sécurité avec les guerriers, et sur la col- 
line les serviteurs des dieux farouches, Borvo, 
Tarann, Cernunnos, ceux auxquels dans la forêt 
source de tout, on continue d'otirir des sacrifices 



16 AURAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

humains. Le temps du pur sacrilice n'est pas venu 
encore. 

(( Quoi de plus laid, disait Cicéron, qu'un oppi- 
dum gaulois ! » Le beau diseur possédait une table 
de citronnier évaluée des milliers de sesterces. Ces 
rudes Gaulois n'ont nul mobilier et mangent avec 
leurs doigts dans des écuelles de terre. Pourtant la 
laine des Atrebates est dès ce temps nécessaire à 
Rome. 

C'est que la prairie est née à coté de la forêt et 
du marécage, née de l'une et de l'autre défrichés, 
assainis. A l'ombre des grands arbres, la prairie 
humide encore, le sol suffisamment résistant déjà, 
gonllé en dessous par les eaux latentes, résistant 
en dessus au pied fourchu du bétail, reçoit les pre- 
mières bétes des peuples pasteurs, les lanifères, 
brebis douces, moutons passifs, béliers à la forte 
odeur. Les Atrebates ne sont plus seulement chas- 
seurs, pasteurs aussi et bientôt fabricants. L'ingé- 
niosité celtique s'est éveillée en ce district des 
Gaules, un des plus perdus, si proche des Morins 
après lesquels finit la terre. « Extremi hominum 
Morini... » mystérieu.x soupir de Virgile à ce terme 
des terres habitables. 

Dans la prairie, à côté de l'herbe vulgaire nourris- 
sante, croît l'herbe de la teinture : la garance. Les 
Atrebates sont habiles à guider leurs troupeau.x vers 
les plus gras pâturages, à les tondre, à laver avec 
soin la laine, à la teindre par le moyen de la 
garance dans les eaux courantes du ruisseau. Ces 
laines muées en écarlate et qui luttent d'éclat avec 
la pourpre sont envoyées par la Gaule lyonnaise à 
Rome, portées par le dieu Rhône à la Province. 
Elles passent les Alpes et habillenl le légionnaire 




ce 



NAISSANCE d'aRRAS \1 

dont l'éclatant manleau rouge est leur tribut. Le 
pagus des Atrebates les reconnaîtra sur le dos des 
victorieux. 

L'ardent solitaire de Judée, Jérôme le saint et le 
docteur, a parlé de ces laines plus fameuses dans 
l'Empire que les ordinaires étoffes à carreaux tissées 
par la Gaule entière. Et Gallien s'adressant au Sénat 
épouvanté par la nouvelle de la révolte de Carau- 
sius : « Eh quoi, s'est-il écrié, l'Empire est-il donc 
en danger si la laine des Atrebates vient à lui man- 
quer ! » 

Avant qu'Arras ne fut comme toutes les villes de 
Flandre au moyen âge un centre de l'industrie dra- 
pière ; avant que ces mots : Arazzi, eussent porté 
dans ritalie et dans toute l'Europe le renom de ses 
brillantes tapisseries. Rome s'habillait de l'étoffe des 
Atrebates. 

Un demi-siècle avant Jésus-Christ, le chauve liber- 
tin, — mœchus calvus, ainsi le nommaient les Ro- 
mains. — prend l'oppidum des Atrebates. Venu à 
travers des Gaules plus ou moins complices. César 
a rencontré ici une Gaule profondément hostile, 
farouche autant par ses habitants que par son terri- 
toire. Les lourdes légions ont piétiné les prairies 
où paissaient des moutons à longue toison, elles se 
sont envasées dans les marais, perdues dans les 
forêts encore inextricables ; elles sont parvenues 
cependant sous les murs de terre qui entourent 
l'oppidum, et César est entré dans Nemetocenna. 
ainsi que le commandant Marchand dans un impor- 
tant village de l'Afrique, en vainqueur curieux du 
raffinement qui se peut cacher sous une apparente 
barbarie. Il a campé au plus haut de l'oppidum, là 

De Ponchevillk, • 2 



18 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

OÙ la Cité succédera plus tard au ferme dessin du 
camp romain. Dans ses entreprises contre les Mo- 
rins, les Nerviens, les Bretons, Nemetocenna lui 
servira de base. 

Peu après lui, les prêtres accourus y élèveront le 
temple où un même culte sera rendu au Jupiter 
méditerranéen et au Tarann nordique confondus. 
L'oppidum devient une civitas. Les étoffes s'y fabri- 
quent non plus sous la hutte circulaire en chaume 
perpétuellement enfumée, mais dans des manufac- 
tures construites par les mains des maçons, recou- 
vertes de lourdes tuiles rouges dont chacune porte 
le sceau du potier. La rivière a moins de roseaux et 
de débordements, le marais moins de vase, la forêt 
primitive échange ses pistes à peine tracées contre 
des routes construites à la Romaine. Ces gens cons- 
truisaient tout, les routes aussi bien que les jar- 
dins, eux; qui construisaient jusque la mer. 

L'argot des soldats est adopté par le peuple qui 
désapprend insensiblement sa langue d'origine. 
Nemetocenna n'est plus la cité des bois, ils ont été 
abattus autour d'elle et on la nomme maintenant 
Nemetacum. Elle correspond avec Boulogne pour les 
relations maritimes, avec Bavai, Tongres, Trêves, 
capitale des Gaules romaines. Aux limites de son 
pagus qni déik est plus souvent nommé diocèse, elle 
a pour voisines des cités florissantes autant qu'elles, 
l'antique Thérouanne par exemple. Du nom du peuple 
atrebate, bientôt elle s'appellera Arras. 

Et enfin y paraissent les prêtres de la religion 
nouvelle instaurée sur le monde par l'enfant qui y 
naquit, Dieu et homme, un demi-siècle après que le 
César fut entré dans Nemetocenna. Les évangélistes 
s'y montrent : Diogène le premier, un grec sans 



NAISSANCE d'aRRAS 19 

doute ; puis saint Vaast, catéchiste de Clovis avec 
saint Rémy, vient au temps des Francs relever les 
autels élevés par lui au Dieu connu. 

Dès lors., l'oppidum gaulois est définitivement 
transformé, la Cité d'Arras existe. Elle a son assem- 
blée des fidèles traduite par un édifice matériel, son 
ecclesia. Elle a son évèque qui la défend contre la 
décadence de l'empire romain expirant et contre 
la neuve rapacité du barbare. Ni au spirituel, ni au 
temporel, les remparts ne lui manquent, mais elle 
est trop étroite pouf ceux qui veulent sy presser. 
Il est temps que naisse la Ville d'Arras. Alors est 
fondée l'abbaye de Saint-Vaast dont elle sera la 
fille, assise qu'elle sera en son verger. 

On conte que l'évèque Vaast avait coutume, des- 
cendant les pentes de la Cité, d'aller se promener 
sur les bords du ruisseau qui coulait en bas, à la 
façon de ces philosophes péripatéticiens d'Athènes 
le long des rives plantées de platanes. Il avait fait 
élever en cet endroit une étroite cellule pour s'y 
reposer et y converser avec Dieu. Un de ses conti- 
nuateurs, saint Aubert, retrouvant cet oratoire aux 
bords du Crinchon après qu il eut été habité par 
maint ermite, médita de le transformer en un vaste 
monastère. Divin architecte, un ange avait paru à 
ses yeux, trayant t-n l'air le plan de lédilice et de 
son église. 

Ce furent les rois successeurs de Clovis qui four- 
nirent à l'évj'que successeur de saint Vaast les 
sommes nécessaires à leur édification. L'un d'entre 
eux, Thierry, troisième du nom, y voulut être 
inhumé en 674, volonté suprême qu'autorisaient 
encore chez: leurs royaux pupilles les tout-puissants 



20 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

maires du Palais. La dotation qui l'accompagnait 
permettait le développement d'abbayes qui s'ac- 
croissaient naturellement en villes, les marchands, 
et les plus heureux des serfs se groupant autour 
d'elles. Ils n'y manquèrent pas dans les murs de 
Saint-Vaast. 

La ville neuve qui naquit ainsi auprès de la cité 
ancienne fut cependant menacée dans sa croissance. 
Le viii« siècle ne s'écoula pas que Fabbaye n'ait 
brûlé. Réédifiée plus belle, les coureurs vikings 
venus par la mer et les fleuves sur leurs longues 
barques la rebrûlent. Charlemagne. l'empereur a la 
barbe fleurie qui tant aimait les clercs et le pauvre 
peuple, n'était plus là pour leur interdire l'accès de 
l'empire démembré. 

Sous Charles le Chauve, un comté de Flandre se 
crée par la force des choses, et le roi qui ne suffit 
pas à la protection de tout le royaume, le donne à 
Baudouin Bras-de-fer qui est son gendre parce qu'il 
a préféré lavoir pour soutien plutôt que pour 
ennemi. Arras va être capitale de ce comté, et le cri 
de guerre des Flamands sera : Arras ! 

Baudouin avait servi sous le roi Charles, notam- 
ment en Guyenne contre les Sarrasins. Homme du 
Nord lui-même, on lavait aussi opposé dans l'Est 
aux Northmans, comme jadis les Romains n'avaient 
pas trouvé mieux que les Francs pour garder leurs 
frontières de l'Est contre les barbares incivilisables. 
Charles le Chauve le considérait entre tous parmi ses 
familiers; c'est ainsi qu'en l'an 862, se trouvant 
auprès de lui à Senlis, le Bras-de-fer enleva sa fille 
Judith dont il avait su se faire aimer, et partit au 
ISord avec elle. Charles le Chauve l'ayant poursuivi, 
son armée fut taillée en pièces au lieu où s'éleva 



NAISSANCE d'aRRAS 21 

plus tard près d'Arras l'abbaye du mont Saint Eloi. 

Il ne se tint pas pour battu, les ressources spiri- 
tuelles lui restant. Par ses soins, un concile 
d'évêque fut tenu dans cette même ville de Senlis, 
d'où Judith et le Bras-de-ler s'étaient enfuis en- 
semble, et ils furent par eux excommuniés. Il leur 
restait, ce qu'ils firent, d'aller à Rome où Nicolas I»"" 
voulut bien les absoudre sur ce quil n'y avait pas 
eu rapt, mais enlèvement consenti librement de la 
part de Judith. Ce bon pape fit mieux: il pria le roi 
de France d'accorder au couple son pardon, ce qu'il 
fut bien contraint de faire. I*eut-être fût-ce cordiale- 
ment, puisqu'il donna en plus l'Artois et la Flandre 
à son gondre, mais il paraît vraisemblable qu'ici 
encore il ne fit que régulariser une situation de fait, 
le Bras-de-fer tenant en sa possession avec une égale 
fermeté la fille du roi et ses belles provinces du 
Nord. L'an 864, la poin|)e du mariage se fit à 
Auxerre : nous entrevoyons les premières relations, 
qui ne cesseront pas, entre la vineuse Bourgogne et 
l'Artois de la laine et du blé. 

Pour le préserver des Normands, il ne fallait pas 
moins que ce prince énergique. Après sa mort (879), 
le fiéau devient plus intolérable. Heureusement le 
comte se doublait à Arras de l'abbé de Saint-Vaast. 
Ils lui résistaient s'ils le pouvaient; et s'ils avaient 
dû céder au passage torrentiel des pillards, du 
moins prenaient-ils soin ensuite que les édifices et 
les murs fussent réparés, les champs ensemencés à 
nouveau. Enfin quand au début dux» siècle les Nor- 
mands acceptèrent de se cantonner à l'embouchure 
de la Seine, et que RoUon eut épousé une fille du 
roi de France, l'Artois put respirer et le paysan jeter 
le blé dans le sillon sans que derrière lui le moine 



22 ARRAS EN l'aRTOIS DÉVASTÉS 

bénédictin répétât avec une crainte amère le vers de 
Virgile : Barbarus has segetes! L'Artois est fondé en 
tant que terre à blé, plus riche que n'en fut jamais 
une Sicile jadis pourvoyeuse de Rome. 

Dès lors commence le rôle d'Arras, capitale de la 
France d'extrême-nord. Ce qu'est Paris vers le 
centre, elle l'est en Artois et en Flandre, un point 
de ralliement. Le cri de guerre des hommes d'armes 
est là haut : « Arras ! » comme plus bas : « Montjoie 
et Saint-Denis ! » 

Autant que cette abbaye de Saint-Denis à laquelle 
les rois de France avaient emprunté leur étendard 
et leur cri. l'abbaye de Saint-Vaast jouera ici un 
rôle de premier ordre. Civilisatrice comme toutes, 
par l'exemple de la douceur évangélique envers les 
humbles, détentrice de l'héritage méditerranéen 
tenu d'Athènes et de Rome, bienfaitrice universelle 
jusqu'aux jours de la décadence, quand après le 
XV» siècle elle ne sera plus qu'une prébende entre les 
mains de la cour de France, elle aura aidé aupara- 
vant Arras à naître et à vivre. Son verger sera 
devenu le grand markiet ceint par les belles mai- 
sons des marchands. 

Ce fut sur ce marché non bordé encore des élé- 
gantes constructions de pierre qui succédèrent aux 
logis de bois, ce fut sur cette place que le sixième 
comte d'Artois et de Flandre, Baudouin dit leBaibu 
ou le Débonnaire, voulut qu'un pavillon fût dressé 
dans l'attente de la naissance de son fils premier-né. 
Elle y eut lieu en présence des bourgeois d'Arras 
pour que nul ne soupçonnât d'artifice un prince 
dont l'épouse, Ugine de Luxembourg, avait alors 
cinquante ans. Et ce fut en 1014 au dire des chro- 
niqueurs qui ont recueilli ce trait de mœurs moins 



NAISSANCE DARRAS 23 

eïtraordinaiic qu'il ne semble à première vue, 
puisque la naissance d'un fils de France, jusque 
sous les plafonds dorés de Versailles, fut toujours 
publique. 



CHAPITRE III 

ROLE DARRAS ET DE L ARTOIS 
DANS LA CULTURE FRANÇAISE DU XIIP SIÈCLE 

La ville au moyen âge. — La commune et les comtes. — 
L'architecture ogivale dans la France du Nord et en Artois. 
— L'art dramatique à Arras, ville des trouvères : le Jeu de 
la Feuilli^e. 

GoNGORDAKGE. — La Petite Place. 

De la colline de Baudimont, nous redescendons 
dans V Arras moderne; et à travers des quartiers 
effroyablement rasés, semblables à ceux de Pompéi, 
nous nous acheminons vers la Petite Place que 
dominent les ruines de l'Hôtel de Ville et du Beffroi. 
Face à elles, allons jusqu'à une maison qui porte un 
monstre marin sur son enseigne de pierre sculptée : 
l'ancienne auberge de la Baleine. Jadis, pour les 
représentations dramatiques, les échafauds étaient 
dressés en cet emplacement. El nous allons g voir 
jouer LE Jeu de la Feuillée. 

Après trois siècles de vie coinniune avec la 
Flandre, l'Artois retourne à la France en 1180 par 
le mariage d'Isabelle de Hainaut avec Philippe- 
Auguste. 11 faut qu'en lui s'élaborent par une plus 



ARRAS £T L ARTOIS AL" XIU^ SIECLE 2d 

étroite union avec le cœur de la France, les sourdes 
germinations qui prépareront le siècle suivant, ce 
xiii« siècle, lloraison unique, apogée de la culture 
nationale à laquelle Arras prendra la part immense 
(]m demeure sa gloire. 

Terre d'échanges tant matériels que spirituels, 
l'Artois est une terre de, milieu, placée entre France 
et Flandre, aussi apte à être entre elles une pomme 
de discorde — et il advint qu'elle le fut — qu'un 
trait d'union, ce qui demeure son rôle historique. 
Brassée, rebrassée tour à tour par le Ilot des inva- 
sions venues du Nord et du Sud, elle a incarné au 
XIII» siècle le meilleur de ce génie français né d'un 
mélange égal de la sève germanique et de l'antique 
ferment méditerranéen. Si la formule de Fart ogival 
fut trouvée entre la Seine et l'Oise, les trouvères des 
bords de la Scarpe ont devancé ceux des rives de 
Seine ou de Loire. Que la commune d'Arras ait 
rangé résolument sa bannière à Bouvines auprès de 
celle de Philippe-Auguste, ce n'est pas seulement 
une glorieuse fidélité à son nouveau suzerain, c'est 
l'expression d'un choix, la reconnaissance de la 
naissante civilisation française à laquelle elle entend 
apporter toutes ses énergies. Dès lors, dans la cité 
des drapiers ei des changeurs, dos mesureurs de blé, 
des foulons et des teinturiers, les trouvères vont 
s'élever, et nous montrer sur l'un ou l'autre des 
inarkiets d'Arras son peuple vif et puissant, comme 
Aristophane nous raconte l'Agora d'Athènes et les 
quais du Pirée, ou Shakespeare la cité de Londres. 

Entrons par la pensée dans la ville aux cent clo- 
chers, comme on l'a nommée au moyen âge. Orgueil- 
leusement à l'écart, renfermée dans son enceinte 
propre, la Cité contient le palais de l'évêque et la 



26 ARRAS ET LAUTOIS DÉVASTÉS 

cathédrale qu'il partage avec le peuple. Commencée 
en 1030 avant que celui-ci ne possédât la charte de 
sa commune, elle ne lui appartient qu'à demi de 
même qu'elle n'est qu'à demi achevée, possédant 
seulement, à cette aube du xiif siècle où nous 
sommes, son chœur et son transept. De la sorte, 
incomplète, elle attendra depuis le milieu duxi^ siècle 
jusqu'à la fin du xiv. Dans sa parure gothique, un 
peu lourde mais dominée par une haute tour, alors 
elle appartiendra bien à la commune qui Taura 
achevée. Les foulons, les drapiers, les teinturiers : 
les haute-lissiers, les batteurs et les changeurs d'or; 
les bouchers, les marchands de blé et de vin pour- 
ront y entrer avec fierté, elle sera complètement à 
eux. 

En l'église de l'abbaye de Saint-Vaast, ils ont une 
seconde cathédrale, plus belle peut-être, mais aux 
moines d'abord. Elle a existé dès le vi* siècle, les 
Normands l'ont brûlée au ix^ et on l'a réédifiée aus- 
sitôt. Depuis elle n'a cessé do commander l'ancien 
verger de son abbaye autour duquel les bourgeois 
d'Arras ont bâti leurs maisons. 

Maisons particulières à chacun, maison commune 
aussi, maison de tous et de chacun, hôtel des corpo- 
rations, hôtel de ville, reliquaire où la charte d'Ar- 
ras est conservée, comme dans la cathédrale et l'ab- 
baye, les ossements vénérés des martyrs et des 
confesseurs. Cet hôtel de ville antérieur à la mer- 
veille édifiée aux xv* et xvi« siècles, il est à croire 
qu'il fut simple d'abord, construit en bois comme les 
logis des markiets et se confondant parmi eux. seu- 
lement plus vaste ; confondu avec la halle publique 
où les pièces de drap sont rangées et vendues ; tout 
en charpentes vigoureuses, chêne el châtaignier, 



ARRAS ET l'aRTOIS AU XIII® SIÈCLE 27 

sculptées aux parties qui paraissent, aux semelles 
des poutres qui font saillie au dehors, grossières 
sculptures analogues aux modillons de l'époque 
romane : monstres, ttHes barbares tirant la langue. 
Il est si bien encore la halle, ihutel de ville, que le 
père du trouvère Adam, de l'emploi qu*il y tient, 
grattant le parchemin pour la Commune, a reçu le 
nom d'Henri de la Halle. 

Sur la petite place a été élevé au début du 
xiii» siècle un curieux monument : la chapelle en 
forme de pyramide élancée qui contient la Sainte 
chand^ie d'Arras*. Ge-t là une histoire de légende 
dorée. En l'an HOo une peste dénommée yyial des 
Ardents faisait des ravages dans les Flandres. Il 
advint que deux pauvres jongleurs qui habitaient, 
l'un, le Brabant, l'autre, IWrtois, eurent en même 
temps une apparition de la vierge Marie leur enjoi- 
gnant d'aller trouver l'évêque d'Arras et de lui dire 
qu'il allât prier avec eux dans la cathédrale la nuit 
du dimanche 27 mai. Ils so rendirentà Arras chacun 
de leur côté, passèrent cette nuit en prières avec 
l'évêque; etàl'aube, la Vierge, fidèle au rendez-vous 
donné, leur remit un cierge allumé en leur recom- 
mandant de verser quelques gouttes de cire brûlante 
dans une eau destinée à guérir les Ardents. C'est ce 
qui advint; en reconnaissance une confrérie se fonda 
et une chapelle fut élevée à la Sainte-Chandelle *. 

■ La Commune coexiste en bonne intelligence avec 
les comtes d'Artois. Après ijue Philippe-Auguste eut 

1. Détruite à la fin du xviii" siècle. 

2. Le culte de Notre-Dame des Ardents a survécu à la 
Révolution. Elle est honorée dan^» une église qui lui fut récem- 
ment dédiée et qui, seule, a échappé aux bombardements de 
cette guerre. 



28 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

été en même temps roi de France et comte d'Artois, 
— certes, ses descendants ne s'intituleront pas avec 
plus de fierté rois de France et de Navarre, — après 
le vainqueur de Bouvines, le roi saint, Louis IX, a 
érigé la province en comté, l'an 1237, et en a fait 
don à son frère Robert, lui donnant pour armes 
celles de France, l'écu d'azur aux fleurs de lys d'or, 
auxquelles il a ajouté celles de Castille, un lambel 
à trois pendants chargé de trois castelsd'or. Le tout 
est surmonté par le lion invincible des Flandres, qui 
pendant des siècles se dressera au sommet du 
beffroi communal, grinçant et menaçant à tout vent. 

Le comte Robert, premier du nom, surnommé 
le Bon et encore le Vaillant, digne frère du Saint, 
son compagnon à la croisade contre les infidèles 
détenteurs du Tombeau du Christ, à trente-trois ans 
est tué à la bataille de Mansourah comme le Christ 
au même âge avait versé son sang pour les hommes 
sur la colline du Golgotha. Il avait été un temps 
régent du royaume de Sicile, et la couronne impé- 
riale lui avait été offerte par le pape Grégoire IX. 
Ce comJLe admirable et lointain ne dut guère gêner 
ses bourgeois d'Arras dans leur enrichissement et 
leur indépendance sans cesse en progrès. 

Au milieu exactement du xin« siècle, en 1250, son 
fils Robert II lui succède, nommé Vllluslre. A cette 
date un tel surnom conviendrait mieux encore à 
Arras réputée dès lors une des capitales de la chré- 
tienté. Elle est aux côtés, dans la France d'au- 
dessus Loire, de Paris, Reims, et Tournai, toutes 
villes avec lesquelles elle se trouve en incessants 
rapports, envoyant ses écoliers à l'Université de 
Gerson et de Robert Sorbon, ses marchands aux foires 
universelles de Champagne, pratiquant avec Tour- 



ARRAS ET l'aRTOIS AU XIll'' SIÈCLE 29 

nai un échange perpétuel d'hommes et de produits, 
tant et si bien que les célèbres tapisseries d'Arras 
se confondront presque avec celles de Tournai. leurs 
célèbres imitatrices et rivales. 

Arrêtons-nous à ce milieu du xni^ siècle et 
regardons autour de nous en France et en Europe 
avant de contempler plus attentivement Arras et 
l'Artois. La merveille de France, la cathédrale ogi- 
vale est née. Elle s'est élevée des prairies humides 
de l'Oise et de la Somme comme une fleur immortelle 
auprès de Tarum éphémère dont elle ornera ses 
chapiteaux. Elle a fait entrer pour la première fois 
dans un édifice humain la libre lumière aimée des 
Francs nomades, et transporté sur ses vitraux le 
scintillement des pierreries dont ils chargeaient 
leurs lourds joyaux. Elle a peint ses murs comme 
ils peignaient les poutres grossièrement sculptées de 
leurs fermes bâties en bois là où ils campaient pour 
quelques années. Leur patrie étant désormais fixée, 
la Gaule foulée par eux ayant pris le nom de 
France, il convenait qu'ils fussent logés de manière 
fixe, que la pierre durable abritât leur assemblée 
mieux que le bois vite vermoulu. Leurs dieux bar- 
bares écartés que l'on adore dans les clairières, 
Rome leur ayant apporté le rayonnement de la 
religion vraie et le goût des sûres disciplines, il 
convenait qUe par le moyen de ces disciplines et par 
le don d'invention propre à leur race neuve, ils 
édifiassent à Dieu la haute maison où aussi bien 
ils se sentiraient chez eux, familiers avec Dieu, 
conversant aisément avec lui, recherchant son inti- 
mité : les nefs désormais ne cesseront plus de 
monter, ayant renoncé au cintre qui limitait leur 
élan pour jeter toujours plus haut, de vingt ans 



30 ' ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

en vingt ans, l'ogive folle en apparence, sûre d'elle- 
même en réalité. 

Les moines sont entrés les premiers dans l'ordre 
nouveau, et les laïcs les ont suivis, puis devancés. 
Ainsi une prédication : celui qui écoute peut sentir 
s'émouvoir en lui plus fortement qu'en la poitrine 
même du prêtre, l'appel de son Dieu. L'abbaye de 
Saint-Denis, maison des rois de France, en juin 1144 
consacre son chœur d'un style encore inconnu. Le 
moine Suger ayant eu pitié des pèlerins qui s'écra- 
saient et manquaient d"air quand ils venaient vénérer 
les reliques de Saint-Denis, aère largement son église 
par la voûte reportée plus haut qu'elle ne l'avait 
jamais été. Le branle est donné; après l'abbaye 
royale, la cathédrale royale, Notre-Dame de Paris 
adopte l'œuvre franque et française, Vopus franci- 
genum, l'an 1163 qu'elle est commencée. Celle de 
Laon sur son haut plateau rocheux, unique dans la 
plaine du Nord, se construit vers le même temps : et 
toutes, Chartres parmi ses blés, Reims parmi ses 
vignes, Amiens entre ses riviérettes filles de la 
Somme. On ne construira plus, au sud même de la 
Loire, jusque dans l'Aquitaine latine et wisigothe, 
jusque dans la Provence phocéenne, que selon le 
style nouveau imposé même au Rhin, à Stras- 
bourg. 

Dans la France du Nord. Tournai commence 
en 1242 le chœur divinement élancé qui se raccor- 
dera avec son transept parfait de proportions et 
avec sa belle nef romane. La vill-e étant au roi de 
France, il faut que le chœur au moins de sa cathé- 
drale appartienne au radieux style français. Beau- 
vais achèvera le sien en iili et s'épuisera, écroulé, 
à le refaire aussi sublime. Arras attend avec une 



ARRAS ET l'aRTOIS AU XIII® SIÈCLE 31 

sagesse plus pesante puisque au xivb siècle seulement 
elle achèvera sa cathédrale. 

Mais dans l'Artois qu'elle commande, d'autres 
volontés architecturales s'exprimèrent au cours du 
xip et du xiiî« siècle. Très actives à l'époque 
romane, elles se sont manifestées notamment à la 
cathédrale de Boulogne-sur-Mer et à la collégiale 
de Lillers, églises sœurs et presque semblables dont 
la seconde seule subsiste avec ses colonnes adossées 
élevées jusqu'à la charpente de la nef, son vaste 
triforium, sa façade percée de deux fenêtres, ses 
archivoltes en zigzags. Cette collégiale artésienne 
<( montre encore, a écrit M. Camille Enlart, ce qu'é- 
tait dans le nord de la France une grande église 
dans la première moitié du xn« siècle »'. La sculp- 
ture y est primitive, elle se borne à peu de chose 
près aux larges feuilles qui sont sculptées sur les 
chapiteaux des colonnes. L'un d'entre eux pourtant 
offre sur un fond de couleur rouge — la couleur 
chère aux cœurs primitifs — une scène de chasse 
comme les Francs durent aimer à retracer sur les 
poteaux de leurs baraquements : un centaure pour- 
suivant un cerf à coups de flèches. 

La statuaire, c'est en quoi l'Artois et la Flandre 
semblent retarder sur l'Ile-de-France. Si nous 
regardons le clocher de Guarbecques en Artois, 
édifié vers 4160, nous y voyons des tête énormes 
« à faces plates et à oreilles écartées qui continuent 
la tradition barbare des sculptures du xi« siècle »*. 

1. Monuments religieux de l'architecture romane et de 
transition dans la région picarde, Paris et Amiens, 1895. 

i. Camille Enlarl, ibidem. LYminent historien a aussi écrit 
une étude sur les cathédrales «lisparues du nord de la France, 
Arras et Thérouanue. parue dans les Mémoires de r.\cadémie 



32 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

Des progrès se montrent cependant et deviennent 
rapides au xin» siècle, la cathédrale de Saint-Omer 
l'atteste encore, celle de Thérouannë surtout nous 
l'eût attesté si Charles-Quint ne l'avait détruite. 

A Saint-Omer, sous l'influence de la riche abbaye 
de Saint-Bertin, et à Thérouannë, centre d'un antique 
diocèse en relations permanentes avec Tournai et 
Noyon, l'art ogival donna des chefs-d'œuvre, et 
c'en est bien un que le groupe émouvant connu 
sous Je nom de qrand Dieu de Thérouannë. Allez à 
Saint-Omer, et dans le bas de la nef de la cathédrale 
échappée à la destruction, plus heureuse que celle 
de sa cité sœur, vous verrez ce Dieu de majesté 
entre la Vierge et saint Jean. L'ensemble, fait pour 
être vu de bas en haut, paraît accroupi. Il se faut 
accroupir soi-même, se mettre au ras du pavé pour 
bien le considérer. Alors dans une humble et muette 
contemplation la beauté profonde de l'œuvre vient 
à surgir de la pierre, la sérénité que rien ne peut trou- 
bler, la majesté du Dieu tonnant, l'humanité de celui 
qui s'est fait homme « pour notre commun salut », dit 
le serment de Strasbourg, toutes ces vertus divines 
apparaissent sur la terre étonnée de les porter. La 
Vierge et saint Jean de chaque côté du Crucifié glo- 
rieux, avec une compassion et avec un respect, avec 
un amour infinis, le regardent. Certes, celui qui a créé 
une telle œuvre était le frère non indigne des ima- 
giers de Reims. Et nous savons quels voyages 
incessants avaient cours sur les routes entre l'Artois 
et la Champagne. 

Mais ce n'est pas seulement par la cathédrale que 

d'Arras pn 1005, et qu'à notre grainl regret ii ne nous a pas 
été possilile de. consulter. 



ARRAS ET l'aRTOIS AU XIIl'^ SIÈCLE 33 

la France s'est manifestée à la Chrétienté, aussi par 
le don d'une langue dès lors européenne, parlée en 
Angleterre par l'aristocratie à l'exclusion de celle 
propre au pays, et encore dans les Allemagnes et 
les Italies. Le français est la langue de la chevalerie 
Internationale pour ce qu'il n'est parler plus délec- 
table et mieux en bouche. Une littérature puissante 
s'est élevée chez nous depuis la chanson de Roland. 
Nos innombrables chansons de gestes ont été répétées 
partout où se dressent des châteaux, que ce soit ceux 
riants de la Loire ou les farouches burgs du Rhin. 
Puis après ces longs récits dont le rythme a suc- 
cédé à celui des cantilènes franques, nos fabliaux 
gaulois ont fait sourire et rire Jacques Bonhomme 
dans sa chaumine aussi bien que le riche marchand 
des bonnes villes fortes telles q'u'Arras. Sourires du 
coin de la lèvre des paysans français, sourires rusés 
des normands encore vikings, larges éclats de rires 
qui secouent le ventre du paysan flamand. 

Donc du XI» au xiii« siècle la France naissante a 
atteint son apogée, conquis — la première de l'Eu- 
rope — une culture: elle s'est démontrée une pre- 
mière fois, avec une infinie liberté et en gardant des 
coudées franches qu'elle ne retrouvera plus, héri- 
tière de Rome et d'Athènes. Semblablement les 
Grecs sous Périclès avaient trouvé en la parfaite 
Athéné de Phidias leur expression, eux dont les 
sculptures antérieures d'à peine deux siècles à ce 
chef-d'œuvre sont encore barbares. 

« Ici nous nous trouvons, a écrit M. Louis Dumur % 
en présence de tout un monde de sentiments nou- 
veaux, d'impressions nouvelles, de vues nouvelles, 

1. Culture française et culture allemande. 

Db POSCHFVILLE. 3 



34 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

(le goûts et de plaisirs nouveaux, de passions, de 
joies et de douleurs nouvelles, dont l'antiquité 
n'avait eu aucune idée. Ce que l'on a appelé plus 
tard le moyen âge naissait, se développait, évoluait 
en un tout cohérent et vivant, en une riche et in- 
contestable culture, dont le point culminant fut ce 
merveilleux xm» siècle, qui marqua une apothéose 
magnifique du génie français, en même temps qu'une 
époque de prospérité extraordinaire. » 

Ce qui est vrai pour la France, aînée d'Europe, 
est plus vrai encore pour Arras, aînée entre les ca- 
pitales de la France du Nord. C'est de sa prospérité 
même que découle son art. L'abbaye de Saint- Vaast 
fut riche avant que les marchands le devinssent 
par la sécurité qu'ils trouvaient à vivre auprès 
d'elle, et nous verrons la partquelle eut à l'établis- 
sement des haute-lissiers. En même temps qu'elle 
conservait dans ses hautes cellules voûtées les 
tixtes précieux des lettres antiques, elle proposait 
aux yeux de tous, si humbles fussent-ils de condition 
et d'instruction, les merveilles de ses orfèvreries, — 
lt;s châsses des corps saints, — de ses sculptures, de 
ses murs peints ou revêtus de tissus j^récieux. Avant 
même que les comtes d'Artois rapportassent de l'Orient 
ou de la Sicile les témoignages du luxe oriental, tapis 
et étolfes dont depuis des milliers d'années le monde 
n'a pu se lasser, les moines de Saint- Vaast avaient 
formé près d'eux des artisans aptes à tirer le meil- 
leur parti de ces merveilles millénaires. 

Dans l'ordre des lettres elle conserva, comme 
toutes les abbayes, l'héritage de Rome, et fut la 
source de l'instruction, envoyant ensuite les écoliers 
à l'Université de Paris, tel Adam de la Halle. Aux 
temps les plus durs, elle sauvegarda les germes 



ARRAS ET l' ARTOIS AU XIU® SIÈCLE 35 

de la civilisation septentrionale. Et qu'on le re- 
marque bien, la France du Nord, la France de 
langue doïl était considérée encore au xiii» siècle 
comme la patrie véritable de l'esprit fran(^ais, la 
Provence, par exemple, s'en ditTéreneiant totalement 
par les mœurs autant que par la langue. « Cet 
esprit français, a écrit M. Lanson ', est né comme 
la patrie, comme la langue, entre Loire et Meuse.» 
Et entreprenant à la suite de Michelet, un voyage 
dans les provinces d'oïl : « Presque aucune particu- 
larité n'en modifie la définition générale dans cet 
ancien duché de France qui en donne l'exacte 
moyenne, dans ce Paris suitout, qui comme la pre- 
mière des bonnes villes, doit, à ses marchands, ses 
étudiants, et bientôt ses gens de palais, de paraître 
la propre et naturelle patrie de l'esprit bourgeois. 
La maligne, line et conteuse Champagne. TOrléanais 
avec le rire âpre de ses « guêpins », et le simple, 
un peu pesant mais solide Berry se caractérisent 
davantage. Le long de ces provinces s'échelonnent, 
apportant une note plus originale, à mesure qu'elles 
sont plus excentriques, la Picardie ardente et sub- 
tile, l'ambitieuse etpositive Normandie... 

« Chacune de ces régions fournit sa part dans la 
littérature du moyen âge. La Normandie et la 
France propre s'appliquent à la rédaction des chan- 
sons de geste, comme la Bourgogne qui vit long- 
temps à part, et se fait une épopée à elle. En 
Champagne lleurissent l'idéalisme romanesque et 
lyrique, et les mémoires personnels. Les bruyantes 
communes picardes se donnent la joie de la poésie 
dramatique. Paris lait tout, produit tout, profite de 

1. Histoire de la littérature française. 



36 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

tout ; bientôt tout y afflue. Rutebœuf, Jean de 
Meung, quittent lun sa Champagne et l'autre son 
Orléanais et écrivent à Paris. » 

L" Artésien Adam de la Halle y alla étudier, et à 
ces noms révélateurs de la poésie française au 
moyen âge, nous pouvons ajouter le sien, auquel 
M. Lanson fait allusion quand il parle des représen- 
tations dramatiques des « bruyantes communes 
picardes ». Arras est en rapports incessants avec 
Paris, donnant dans ces échanges autant qu'elle 
reçoit. Rappelons pour le xn* siècle les trouvères 
Quesne et Maximilien de Béthune ; pour le xiii», 
Jean Bodel, Gauthier d'Arras, Baude Fastoul, Adam 
de la Halle : cependant qu'au xiv« viendront le 
théologien Buridan — fameux par la comparaison 
de l'àne, — le grammairien Evrard de Béthune, et 
dans les arts, Jacquemart, le miniaturiste d'Hesdin. 

La renommée d'Arras au xiii» siècle et qui de- 
meure sa gloire, ce sont donc ses représentations 
dramatiques. 

Gomme toujours, la chanson les avait précédées, 
chanson de geste, chanson à danser et chanson de 
toile. Mais dès le milieu du xii" siècle (avant 1170) 
Jean Bodel, « talent universel, épique, drama- 
tique* », fait représenter à Arras le Jeu de Saint 
Nicolas. Puis en itO^, vieux et malade, atteint de la 
lèpre, obligé de se retirer de sa ville dans une 
maladrerie, le cœur ulcéré il écrit contre elle un 
Congé dont quelques invectives, a dit M. Lanson, 
font songer de loin à Dante. Puisque l'auteur de la 
Chanson de Roland n'est pas connu de façon sûre, 
c'est le premier grand nom de nos lettres. Avec 

1. Lanson. 



ARRAS ET l'aRTOIS AU XIII*^ SIÈCLE 37 

Gauthier d'Arras, Baude Fastoul, avec surtout Adam 
de la Halle, il constitue le célèbre « groupe picard ». 

Ce dernier trouvère, nous Talions voir à l'œuvre. 
« Dans ces remuantes communes picardes où les 
tètes sont chaudes, rien ne passionne plus les 
poètes du cru que les affaires locales, la vie de la 
cité, duquartier, du foyer ; ils nous parlent d'eux, de 
leurs femmes, de leurs compères, raillant, invecti- 
vant, aimant, regrettant selon l'événement qui les 
inspire ou selon le vent ([ui souffle". » Ainsi 
avertis, nous allons par la pensée assister à larepré- 
sentation du Jeu de la Fe aillée vers l'an 1255, sous le 
règi i de Robert II, comte d'Artois. Nous y verrons 
passer, goguenarder, rire et se gausser, railleurs, 
railles, les bourgeois d'Arras, avides d'argent mais 
laborieux ; mais compagnons du Puy d'Arras avec 
les trouvères ; mais artistes eus-mêmes autant qu'ar- 
tisans, orfèvres, fabricants de vitraux et de draps 
bien ouvrés, pères des haute-lissiers qui vont naître ; 
mais chansonniers dont nous avons les noms et 
professions, gais compères qui se nommaient Colars 
le Bouteiller, Jean le Charpentier, Jean le Teinturier, 
Colars le Changeur, Gilles le Vinier, Boudescot le 
Marchand. 

La feuillée a été dressée un matin du mois de 
mai, adossée sans doute à cette hôtellerie de la Ba- 
leine qui fait face à la Maison commune — le futur 
hôtel de ville — et qui de tout temps fut le lieu des 
réjouissances municipales. En Ile-de-France on 
danse autour d'un arbre de mai; en Artois, dans ce 
mois, on joue un jeu sous la leuillée. Elle est belle 
et fraîche et ombreuse ;c'esU«e que nous nommerions 

1 LansoD. 



38 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

maintenant un théâtre de verdure. Sur le ciHé 
s'ouvre la taverne de Gilles le Waidier. 

Les acteurs en jouant voient la Maison commune, 
la halle, surmontée du beffroi robuste cfui précéda 
à coup sûr — puisqu'il n'est de commune sans le 
beffroi qui renfertne la bqncloque — le somptueux 
beffroi du xvi» siècle. Les spectateurs sontnombrcuT, 
assis sur des bancs aux premiers rangs, deboutplus 
loin. 

lis ont pris leur repas. — c'est jour de fête, — lar- 
gement, plus plantureusement que d'habitude; ils 
ont bu le coup de vin d'Auxerre et sont prêts à rire 
aux mots salés. Les femmes et les filles sont pour la 
plupart à vêpres. Eux sont venus ici rire, clabauder, 
s'ébaudir. voir quel est celui d'entre eus que le 
Bochu — Adam de la Halle, bossu peut-être, n'eut 
d'autre nom parmi ses compatriotes, — va draper 
de sa satire. Lui-même paraît en scène portant la 
cape des écoliers parisiens, et s'adressant à eux dès 
les premiers vers * : 

« Seigneurs, savez pourquoi j'ai mon habil changé. » 

11 leur explique qu'après avoir pris femme, il va 
la quitter pour aller continuer ses études à Paris. 
Et de leur raconter comment amour l'entreprit : 

« Amour me prit à ce point-là 
Où lamarit se fait mal deux fois 
S'il se veut contre lui défendre. 
Car fus pris au premier bouillon 
Tout droit en la verte saison 
Et en l'ardeur de la jeunesse, 
Où la chose a plus grand'saveur. 

\ 

l. Nous nous sommes servis de l'édition du Jeu de la Fcuil- 



ARRAS ET L'ARTOIS AU XIII^ SIÈCLE 39 

Eté faisait bel et serein, 
DouT et vert, et clair, et joli, 
Délectable en chant d'oisillons ; 
En haut bois, prps d'une fontaine 
Courant sur un brillant gravier. 
Là donc me vint la vision 
De celle quo j'ai pris à femme, 
(Jui maintenant me semble pâle. 
Alors était blanche et vermeille, 
Riante, amoureuse, élancée. 

Mais il n'y a pas que des couplets amoureux dans 
ce que nous nommerions une revue de fin d'année et 
qui en est bien une en effet, des plus vivantes, des 
plus caustiques aussi; les puissances du jour y sont 
marquées des traits de la satire : Ermenfroi Crespin, 
aussi riche qu'avare, qui prête de l'argent au comte 
d'Artois ; et cet autre qui lui fait pendant, non moins 
riche et non moins ladre, Ermenfroi de Paris. Qu'on 
ne croie pas que le trouvère a couvert de noms ima- 
ginaires de prétendus bourgeois d'Arras ! Il les 
nomme tels qu'ils sont, pratiquant avant Boileau la 
plus rude franchise, appelant chat un chat et Rolet 
un fripon. Ils ont réellement existé en chair et en 
os, ces trois amateurs de bonne chère, Adam l'Ans- 
tier, — un Mécène d'ailleurs, protecteur du trouvère 
Baude Fastoul. — Jean d'Autruik et Guillaume Wa- 
gons, malades tous trois : 

Par trop remplir leur panse. 

Ils figurent d.ins le \écvolor/e Artésien, dtj in'me 
que Jakemon Louchart dit Barbe Dorée et Robert 
Soumeillons, rudement malmenés dans le Jeu, y sont 

lèe donnée par M. Ernest Langlois. chez Champion, 1911. .Nous 
avons rajeuni le texte des citations pour les rendre intelli- 
gibles. 



40 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

indiqués comme morts l'un en 1297, l'autre en 1311. 
Et la mort non plus n'épargna pas à la Pentecôte de 
l'an 1301 le marchand Rikier Auri, ami du poète et 
bon ami de dame Douche. 

Celle-ci, forte en gueule en dépit de son nom, 
(Douce) soufflette au début de la pièce un physicien 
quand, s'étant plainte à lui de son embonpoint 
excessif, elle s'attire cette réponse que ce mal lui 
vient de ce qu'elle se couche trop volontiers sur le 
dos. Après cette scène des Halles, un moine survient 
qui promène dans l'Artois les reliques du saint de 
l'abbaye d'Haspres près Valenciennes, saint Acaire 
guérisseur de la folie. Nouvelles drôleries, mais une 
atmosphère mystérieuse insensiblement comme dans 
Shakespeare, leur succède et s'insinue. Les fées 
enfin, les fées sont annoncées par des cloches qui 
sonnent invisiblement dans les airs. Le soir tombe, 
les acteurs ont disparu, entrés dans la taverne où 
Raoul le Waidier offre du vin d'Auxerre et des 
harengs tout chauds de Yarmouth, — le moine lui- 
même avec ses reliques. Il n'y a plus sous la feuillée 
que la table préparée pour les fées par Rikier Auri 
et Adam le Bochu. Elles paraissent soudain, un peu 
après que le trouvère les a annoncées d'un vers qui 
semble un refrain de ballade : 

Ce sont belles dames parées. 

Elles sont trois, Morgue, Arsile et Maglore, échap- 
pées d'un roman breton du cycle d'Artus pour visi- 
ter Arras et y festoyer. Mais à la place de Magloire, 
un couteau manque. Et c'est comme dans la Belle 
au bois dormant : la fée s'en dépite et s'en fâche. 
Pour remerciement, Morgue et Arsile promettent à 
Rikier qu'il deviendra riche, à Adam qu'il sera 



De Poncheville. 



Pl. III. 




(Lithographie de l'épocfuc lS30.) 

L'Hôtel de Ville et le Beffroi d'Arras. 



ARRAS ET l'aRTOIS AU XIll'^ SIÈCLE 41 

réputé le meilleur faiseur de chansons qui soit 
trouvé en nul pays ; mais Maglore jette sur tous 
deux des sorts mauvais : 

Je dis que Rikier soit pelé 

Et qu'il n'ait nul cheveu dcvaul. 

De l'autre, qui se va vantant 

D'aller à l'école à Paris, 

Veux qu'il soit atruandi 

En la compagnie d'Arras, 

Et qu'il s'oublie entre les bras 

De sa femme qui est molle et tendre. 

Ou'il perde tout le goût d'apprendre... 

— Pauvre trouvère (jui semble avoir pressenti 
une destinée inférieure à son génie... Villon aussi 
viendra qui dira avec je ne sais quel retour vers sa 
jeunesse perdue en folles amours ; 

Corps féminin qui tant es tendre, 
Poli, souef, si précieux... 

Une diversion est créée par larrivée d'une roue 
dn fortune sur laquelle sont figurés des personnages 
riches et en faveur, mais sujets à monter aussi bien 
qu'à descendre. Ermenfroi Crespin y est avec son 
coFiipère Jaicemon Louchars auprès de Thomas de 
Bourriane drapier, puis brasseur, qui fut à tort vic- 
time de la fureur populaire : avertissement aux deux 
premiers bourgeois encore au faite de la fortune. 

La nuit s'écoule cependant, et Morgue rappelle 
aux fées ses suivantes qu'en dehors des murs de la 
ville, sur le pré verdoyant (lui sert aux bourgeois 
de promenade et, dirions-nous, de terrain de sport, 
les dames d'Arras les attendent : 

Ne faisons plus ici séjour, 

Car nous ne devons être en jo\ir 

En nul lieu où passe un homme. 



42 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

Elles s'en vont donc en chantant ; Par là va la 
ynigjidtise — par là oii je vais. 

Le matin est tout à fait venu, les fées se sont 
évanouies comme un songe. La réalité recommence. 
On revoit en scène le moine qui s'éveille en se frot- 
tant les yeux ; « Dieu que j'ai sommeillé 1 » et 
auquel on ne rendra ses reliques que s'il paye la 
note des joyeux compagnons attablés pour vider 
des pots dans la taverne de Gilles le Waidier. 

Ainsi finit ce spectacle mêlé de rêverie et de satire, 
qui fait songer à Aristophane ; et trois cents ans 
avant qu'il ne naquit, à Shakespeare, avec son mer- 
veilleux emprunté à l'élément celtique. Dans la 
pensée de son auteur, ce n'était là pourtant qu'un 
divertissement — un Jeu — comptant dans sa pensée 
pour infiniment moins qu'un bon poème didactique 
en vers latins. Nous y trouvons, nous, l'expression 
même de la réalité, un clair miroir delà vie à Arras 
dans le milieu du xin« siècle. 

Le poète nous a montré ses compères tels qu'ils 
furent ; et sans les flatter davantage, les commères 
de la rue de la Waranche (la Garance), qui des 
ongles s'aident, outre qu'elles savent jouer de la 
langue, jeunes ou vieilles, Margot- A s-Pumetes, 
Aelis-au-dragon, même la Maroie que maître Adam 
a aimée et épousée, dont il ne nous cèle point les 
défauts. Il nous a parlé de la vie d'Arras, des tour- 
nois qui ont lieu sur le Markiet, de la rue d'Enga- 
nerie qui est pays de filous, du Pré qui est hors la 
ville avec sa croix ail milieu de l'herbe. Sortis des 
remparts, comme dans une miniature de Fouquet 
ou de Jacquemart d'Hesdin, on y voit venir 
s'ébattre les bourgeois, leurs femmes et leurs filles. 
Sages celles-ci, les yeux baissés, et prudes ou délu- 



ARRAS ET l'aRTOIS AU XIII* SIÈCLE 43 

rëes les commères : et eux, les compères, tirant de 
lare au papegai. Nous les connaissons maintenant, 
Arras n'est plus pour nous un décor inanimé. 

Telle est la capitale de TArtois. On y boit sous le 
contrôle des échevins le vin d'Auxerre à pleins 
bords. Sans doute Arras, sise aux confins de la 
Flandre, compte de puissants brasseurs de bière 
comme la Gand des Arteveldes. Mais nous l'avons 
vue entrepôt de vins, et le détail a son importance 
pour établir à quel point, de mœurs autant que de 
langue, elle est française. De toute la France, du 
Bordelais, de la Bourgogne surtout, par les routes 
se sont acheminés vers elle les tonneaux qui 
s'étagentdans les doubles et triples caves profondes. 
Arras boit plus de vin que de bière, ville parmi les 
villes des Pays-Bas, mais cité française où jamais 
ne parla-t-on — nous venons de l'entendre — que le 
picard, l'un des authentiques dialectes de notre 
langue. 

La part d'Arras, capitale de l'Artois, est celle- 
là dans notre première culture nationale : elle 
crée l'art dramatique français, le développant pour 
ainsi dire des langes de la liturgie. Jean Bodel 
avant Adam de la Halle qui lavait fait sans doute, 
quand il avait introduit dans son Jeu de Saint- 
Nicolas auprès de personnages sacrés les plus pitto- 
resques taverniers et filous de sa ville natale, FMn- 
cedés, Cliquet, Basoir, brelan au nom significatif. 

1. « Arras pst la ville qui, la première à notre connaissanre, 
s'empara du drame religieux, et lui donna, avec Bodel surtout, 
le caractère d'un divertissement dévot, mais laïque. I/imagina- 
tion éveillée des poètes picards, ou peut-être la fantaisie origi- 
nale du seul .\dam de la Halle, saisit la variété et la puissance 
des effets contenus dans la forme de ces " jeu\ » sacrés. 
Appliquée au vieux thème des pastourelles, fjjlc donna le Jeu 



44 ARRAS ET L'aRTOIS DÉVASTÉS 

Mais l'inventeur véritable de l'art dramatique, par 
la poésie qu'il y introduisit, ce fut Adam de la 
Halle avec le Jeu de la Feuillée auquel nous venons 
d'assister. Kt il eut encore cette trouvaille, l'opéra- 
comique, quand il mêla la musique à l'idylle dans 
le Jeu de Robin et Marion *. 



de Robin et Marion, la première de nos pastorales drama- 
tiques, ou, comme on a dit, de nos opéras-comiques : en effet, 
de son origine lyrique, le sujet a gardé la musique. Appliquée 
à un autre thème, le thème satirique et badin qui s'était à Arras 
même cristallisé dans le Congé, remplie au moyen d'un mélange 
singulièrement hardi de toute sorte d'éléments narratifs, 
Ivriques, littéraires et populaires, elle a donné le Jeu de la 
Feuillée. » Lanson, 

1. Ce Jeu fut représenté à Arras, mais d'abord à Naples dar s 
l'automne de 1283. Le trouvère artésien y avait suivi Charles 
d'Anjou. 



CHAPITRE IV 

LES TAPISSERIES DARRAS. 
SYMBOLE DE SA PROSPÉRITÉ 



La cour de la comtesse Mahaut. — Les tapisseries, représenta- 
tions de l'existence de l'époque. — Vopus atrebaticum com- 
plète Vopus francigenum. — Influence de la Vintaine sur 
leur technique et des Jeux sur leur inspiration. — Leur 
renommée européenne et l'éclat d'Arras sous les ducs de 
Bourgogne. 



Concordance. — La Grand'Place. 

Par la rue de la Taillerie, nous gaç/nons la 
Grand" Place ou Grand-Markiet. Là se donnaient les 
tournois au centre desquels les ducs de Bourgogne 
s asseyaient sur un haut échafaud. Là aussi, daris 
les BOVES profondes sous les maisons, se fabriquaient 
les tapisseries d'Arras, non moins colorées et animées 
que ces tournois. 

Nous glissant sous les arcades naguère protégées 
contre les bombardements par de^ 7'emparts de pavés, 
nous descendons dans ces belles caves soutenues par 
des piliers gothiques, grandes, claires, aérées. Elles 
furent tout pour Arras, lui servant d'ateliers, de 
magasins à blé, de celliers, d'hôtelleries, de refuges 
jusque durant cette guerre où. certaines furent éven- 
trées par le coup de bélier des obus. 



46 ARRAS ET l'arTOIS DÉVASTÉS 

Capitale du comté d'Artois, Arras au moyen âge 
fut en réalité une république comme toutes ces cités 
des Pays-Bas dont parle Taine, « maintenues telles, 
en dépit de leurs suzerains féodaux. L'association 
libre s'y établit et s'y maintient sans effort et 
d'abord, la petite comme la grande et dans la 
grande ». Au fond, la commune régissant la ville, 
le comte n'est guère autre chose que son ministre 
de la guerre et des affaires étrangères, un représen- 
tant magnifique qu'elle accepte, un drapeau vivant 
qu'elle s'est donnée. Il faut bien qu'il y ait des 
entrées somptueuses de temps à autre, que les 
litières des grandes dames, les palefrois des princes 
de ce monde traversent les rues, trompettes son- 
nant et le peuple criant : Arras ! Il faut un sei- 
gneur, surtout, pour présider aux tournois et aux 
joutes qui se donnent sur le markiel. 

En 1302, Robert II d'Artois est tué à la bataille de 
Gourtrai. Dans l'année même, Philippe le Bel pour 
récompenser ses services l'avait créé pair de France, 
et il est vrai qu'il n'avait eu à ses côtés de plus 
loyal serviteur ni de plus preux chevalier dans la 
lutte engagée depuis des années contre ses vassaux 
flamands. A la victoire de Furnes, Robert avait pris 
une grande part, lui sacrifiant son fils aîné, Phi- 
lippe, qui y trouva la mort. Et il avait été en 129/, 
de la prise de Lille. 

Lui mort, c'est une femme qui va lui succéder, 
et résidant en Artois, filant et brodant avec ses 
femmes dans son palais de la Gour-le-Gomte à Arras 
ou son château d'Hesdin, va donner à la cour en 
même temps qu'à tout le pays, un éclat encore 
inconnu. N'entrons-nous pas d'ailleurs dans ce siècle 
fastueux autant que bizarre qui verra les malheurs 



LES TAPISSERIES d'aRRAS 47 

et le relèvement français, la prospérité et la rapide 
décadence de la maison de Bourgogne. « On suit à 
la trace, dit Taine, un large ruisseau d'or qui coule, 

chatoie, s'étale, et ne s'arrête pas ce ne sont 

qu'entrées de villes, fastueuses chevauchées, dégui- 
sements, danses, bizarreries voluptueuses... *» Dans 
des bornes encore raisonnables, la cour de Mahaut 
comtesse d'Artois, prélude à ces magnificences. Et 
d'abord en 13C4 le roi Philippe le Bel, blessé à Mons- 
en-Puèle, fit à Arras un séjour forcé. Nul doute que 
Fadroite Mahaut n'en ait profité pour s'assurer dans 
l'esprit du roi. Ge comté lui était en effet contesté 
par son neveu Robert d'Artois fils de ce Philippe 
tombé à Furces. On admit que la loi salique ne 
s'appliquait pas en Artois et que le comté pouvait 
tomber en quenouille. Mahaut demeura comtesse. 

Elle se montra d'ailleurs organisatrice par l'insti- 
tution de ses baillis partout répandus en Artois et 
qui lui rendaient leui's comptes trois fois l'an, à la 
Chandeleur, à l'Ascension, à la Toussaint. Par cette 
institution, par l'énergie qu'elle déploya contre les 
seigneurs pillards, l'Artois connut une paix réelle. 
Un trait le prouve : le sire d'Oisy ayant envahi les 
terres de l'abbaye du Verger, tué et emprisonné des 
habitants, elle envoya contre lui une expédition et 
fit détruire son château. 

C'est encore un trait intéressant que le soin qu'elle 
prit des pauvres auxquels elle assura des tables — 
telle Thôtelierie de l'abbaye de Saint-Waast, — où 
ils trouvaient à toute heure du jour et de la nuit du 
l'eu pour se chauder, du pain et des pois pour se 
restaurer. Lnfin elle prenait à sa charge l'éducatiou 

1. l'IiilosopLie de l'art. 



48 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

de plusieurs filles pauvres, tant nobles que rotu- 
rières. M"« de Maintenon en fondant Saint-Gyr ne 
fera qu'imiter sans le savoir la comtesse de l'Artois 
au XIV* siècle. 

Elle aimait les lettres et possédait de beaux livres 
enluminés : La chronique des rois de France, l'His- 
toire de Troie, l'Histoire du preux chevalier Perce- 
val le Gallois. Sous son règne, en 131o, pour fêter 
la trêve signée par le roi de France avec les Fla- 
mands, Tabbé de Liesse — ainsi nommait-on à 
Arras le roi des ribauds — fit représenter l'épisode 
de La fille de Jephté. Le théâtre illuminé par un feu 
de joie « esclairait le markiet comme en plein 
soleil », disent les anciens chroniqueurs. 

De beaux festins se donnaient alors à la cour 
d'Artois, celui par exemple qui eut lieu au mois de 
juin 1328 en l'honneur de Thierri d'Hireçon, nouvel 
évêque d'Arras. La saison riante permet de manger 
dehors, et les tables ont été dressées sous des tentes 
de toile dans le jardin du palais. A l'entrée se 
trouvent les aiguières et les bassins d'argent pour 
se laver les mains. Les convives une fois placés ont 
sous les yeux les plus riches pièces d'orfèvrerie : 
pots à vin, saucières, salières, et ces nefs richement 
gréées de voiles et de fils d'argent qui contiennent 
les épices venues des îles lointaines — poivre, can- 
nelle, clou de girofle — dont on usait même dans le 
vin. Ils mangent deux par deux, selon l'usage du 
temps, dans une écuelle d'argent pour les mets 
liquides et les sauces. Les écuyers tranchants leur 
apportent la viande sur de larges morceaux de 
pain \ 

1. Les comptes nous apprennent qu'on mangea à ce feetin 



LES TAPISSERIES d'aRRAS 40 

De tels repas duraient pour le moins un demi-jour 
et étaient entremêlés de musique, jeux et chansons. 
La cité des trouvères excellait en ces sortes de 
divertissements. 

Mais elle va acquérir une renommée plus univer- 
selle par les célèbres tapisseries qui dans ce 
xiv« siècle où nous sommes entrés, vont répandre 
le nom d"Arras au delà même de la chrétienté. C'est 
sous le règne de Mahaut qu'elles apparaissent 
comjne une des parures de la vie à l'époque où fes- 
tins et tournois en sont les fleurs éclatantes^ 

La vie ne fait pas de bonds brusques : elle pro- 
cède par efforts lents selon la courbe ascendante 
d"une évolution. Semblablement les arazzi ne 
furent pas inventés d'un coup et nous pouvons dire 
que leur fabrication constitua seulement un pro- 
grès, une façon nouvelle des tissus de laine qui 
firent de tout temps, nous le vîmes, la prospérité 
d'Arras. Sans doute la vertu des eaux du Crinchon, 
éminemment propres aux teintures, pouvait-elle y 
être dès lors pour quelque chose, et put-elle servir 
l'éclat des rares tapisseries. Mais la cause princi- 
pale de leur perfection, nous la trouvons dans les 
sévères règlements dune juridiction spéciale, la 
Vintaine, qui veillait à ce que nulles malfaçons ne 
s'introduisissent dans la draperie, et qui régit la 
tapisserie dès qu'elle exista \ Ici comme toujours 
les artisans ont été les pères des artistes. 

5 bœufs et 32 codions de lait, où moutons, 900 volailles; plus, 
des oisons, des chapons, des cygnes et des lierons, toutes sortes 
de poissons et de pâtes, entremets, fritures, gelées. On but 
5 tonneaux et demi devin. Ct. J,-M. Kicliard. Mahaut, com- 
tesse d'-Ai'tois et de Bouryofjne. 

1. \jn des historiens d'Arras, M. (jue>non, cite dans son 
De Po:<gheviu.k. 4 



50 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

Quand avec tous les historiens de l'art nous défi- 
nissons la tapisserie de haute-lisse une invention 
propre au terroir d'Arras, nous n'ignorons pas que 
le métier en est vieux comme le monde, et né 
comme lui dans la profonde Asie où nous plaçons 
l'Eden, berceau du premier couple. Mais c'est l'art 
qui en est nouveau, c'est-à-dire la vivante représen- 
tation des images universelles à la place de dessins 
inanimés. Un historien des tapisseries d'Arras' Ta 
fort bien dit, « ce qui distingua surtout, dès l'ori- 
gine, l'œuvre d'Arras, ce qui lui donna ce cachet de 
perfection qui enlevait l'admiralion des Orientaux 
eux-mêmes, si bons juges en matière d'objets de 
luxe, c'est le relief, le modelé, l'animation, la vie 
que nos artistes surent donner aux figures de leurs 
tapisseries devenues de véritables peintures. Les 
ombres, les nuances, le clair-obscur, la représenta- 
tion complète et saisissante de la nature se virent 
dans leurs œuvres, tandis que dans celle du Levant 
on ne voyait en quelque sorte qu'une esquisse colo- 
riée de teintes plates et sans relief. 

C'est la grande peinture quant aux elTets géné- 
raux ; c'est plus en un sens à cause des dimensions 
en longueur et de la possibilité de représenter ainsi 
toute une longue série d'événements historiques ou 
de sujets allégoriques... Voilà l'idée synthétique 

ouvrage sur Le livre rouge de la Vinytatne un rcglenieut de 
mars 1287 qui a trait à la garance (waranclie) cultiece sur le 
territoire d'Arras. et meilleure quen aucun autre endroit : 
« Que nul ni nulle ne soit si hardi que de mêler waranche 
d'autre terroir avec waranche d'Arras en balle ou autrement ». 
L'amende est de i6 sols en cas de fraude, c'est la plus forte 
qui soit consignée dans ce livre. 

1. Van DriYal. 



LES TAPISSERIES d'aRRAS 51 

que l'on doit se faire du ce qu'on appelait jadis : 
l'œuvre d'Arras, l'ouvraige d'Arras, iopus Alre- 
balicum ». 

Nous nous trouvons donc ici en présence d'un 
art parfaitement défini, né en Artois, et que le latin 
du moyen âge a qualiOé d'opus atrebaticum comme 
il avait nommé opus francigenum l'art de construire 
nouvellement trouvé en Ile-de-France ; l'un, la 
tapisserie, complétant l'autre, dont l'expression la 
plus haute demeure la Cathédrale. Reims fut tou- 
jours parée de l'ouvrage dArras. Les deux villes, 
également victimes de la guerre qui vient de se ter- 
miner, sont unies dès longtemps par des liens mys- 
térieux : villes de marchands, villes aussi d'artistes ; 
l'une cité de saint Rémi qui baptisa le franc Glovis, 
l'autre de saint Vaast qui l'avait d'abord catéchisé. 

Le goût de létolfe ornée est aussi ancien qu'Ar- 
ras. Nous l'avons vue dès les Gaulois fabriquer les 
saies dont Gallien railla la peur des sénateurs ro- 
mains à l'annonce de la révolte de Poslhumus : 
« Non sine Atrcbaticis sagis Respublica tuta est! — 
La République ne peut-elle vivre sans les saies des 
Atrebates! •) Us ne fabriquaient pas seulement des 
étoffes rouges pour le peuple et les soldats, mais de 
plus précieuses comme celles-là dont ils firent don 
sous Carin — c'est l'historien Vopiscus qui le rap- 
porte — à des comédiens. Trait précieux eu ce qu'il 
nous montre dès l'origine de la cité des Jeux le goût 
le plus vif pour les représentations dramatiques. 

Après l'invasion normande, au ix» siècle de l'ère 
chrétienne, les Arrageois qui s'étaient réfugiés à 
Beauvais revinrent dans leur ville. Mais ceux qui 
s'adonnaient à l'induslrie du drap s'établirent aussi 
près qu'il leur fut possible de l'abbaye de Saint-Vaast 



52 ARRAS ET l" ARTOIS DÉVASTÉS 

et presque dans son enceinte pour jouir de sa pro- 
tection. 

Voilà donc l'Arras moderne, la Ville — par oppo- 
sition à la Cité, — née des ateliers des drapiers qui 
vont devenir haute-lissiers. Ils avaient orné déjà 
cette abbaye-mère. En Fan 795, quand Radon II, 
abbé de Saint- Yaast, avait reconstruit son église, il 
y avait suspendu des tapisseries au témoignage 
d'Alcuin, le moine ami de Charlemagne et qui ne 
dédaigna pas de chanter ces tapisseries ou pallia 
dans un poème en vers latins. 

Mais ce sont là des tapisseries à Taiguille. — ce 
que les Latins avaient appelé expressivement de la 
peinture à l'aiguille — non encore des tapisseries 
de haute-lisse*. Ce qui différencie celles-ci de toutes 
autres, c'est que ce qui y est figuré est tissé dans 
Tétoffe même, que d'ailleurs elles soient historiées, 
c'est-à-dire représentant des scènes composées de 
personnages, ou nommées verdures, du paysage 
qu'elles offrent à l'œil. 

1. Voici en quelques lignes la technique de celles-ci d'après 
Van Drivai, l'historien des tapisseries d'Arras : 

« Où appelle lices ou lisses les fils qui servent de chaîne au 
tissu. Ce sont comme les barrières à travers lesquelles tout va 
se faire, et c'est pourquoi le même mot a servi primitivement 
pour deux ordres d'idées en apparence fort dissemblables. Ou 
dit : entrer en lice, pour entrer dans l'enceinte des barrières, 
et c'est ainsi que les dictionnaires les plus développés, y com- 
pris celui de l'Académie, nous expliquent ces rapprochements 
d'idées. Les lisses ou lices sont donc là comme une série de 
fils tendus à côté les uns des autres, et c'est en traversant ces 
fils à l'aide d'autres fils de diverses couleurs que l'on forme les 
dessins les plus variés. J^es lisses sont donc la chaîne du tissu 
et les fils qu'on vient y intercaler en sont la trame. Quand dans 
un métier à tapisserie les fils de la chaîne sont tendus horizon- 
talement à la manière du métier à faire de la toile, on dit que 
c'est un travail de basse lisse. Quand au contraire les fils de la 
chaîne sont tendus verticalement, c'est alors le métier de haute 
lisse. C'est seulement dans ce dernier genre que l'on paraît 
avoir travaillé à Arras. » 



LES TAPISSERIES d'aRRAS 53 

Les haute-lissiers apparaissent dans leur perfec- 
tion à Arras au xiii" siècle, formés quant à la tech- 
nique et la connaissance do leur métier par les 
règlements de la Vintaine. Pour ce qui est de l'ins- 
piration, de lïdée géniale quils eurent d'introduire 
sur leurs draps tissés, les représentations colorées de 
la vie, l'on nous permettra de croire que les Jeux 
incessamment représentés à Arras* furent l'étincelle 
créatrice pour les haute-lissiers qui succédèrent aux 
trouvères artésiens, dans la renommée d'Arras. Le 
Mystère de saint Xicolas^ le Jeu de la Feuillée, le 
Jeu de Robin et Manon, ne sont-ce pas déjà les plus 
colorées, les plus vives tapisseries ? Que l'on ajoute 
à ces spectacles l'introduction en Europe des mer- 
veilleux tissus, des tapis éclatants rapportés d'Asie 
par les croisés, et l'on ne s'étonnera pas qu'au début 
du xiv» siècle, sous le règne et grâce peut-être aux 
commandes de Mahaut, ait jailli dans tout son éclat 
la fleur d'un art dès longtemps élaboré. 

Nous avons plus d'une preuve de l'universelle 
renommée des tapisseries d'Arras à cette époque. 
Quand le 24 mai 1357, après la bataille de Poitiers, 
le Prince Noir fît son entrée dans Londres avec son 
royal captif, tous les murs étaient tendus de tapis- 
series d'Arras. Le roi Jean mené à Windsor y 
retrouva ces mêmes tapisseries qui y sont demeu- 
rées. Il était peu de châteaux anglais d'ailleurs qui 
n'en fussent ornés. Un de leurs historiens, Strutt, 
l'atteste : « Aux xiv» et xv« siècles, dit-il, les salons 
des riches Anglais et Ecossais étaient tendus de 



1. Nous ne les possédons pas lous. Mais la seule existence — 
légale en quelque sorte — d'un abbé de Liesse chargé d'orga- 
niser les représentations dramatiques, atteste combien elles 
étaient fréquentes. 



54 ABRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

tapisseries d'Arras. » Ce nom était si bien partout 
synonyme de tapisserie que Shakespeare l'a employé 
en ce sens : 

... « He's going to his mother's closet; Behingthe 
y4n'«5 ni convey myself, To hear the process... » 

Les Italiens en usaient de même, et le terme 
cVArazzi désignant nos tapisseries a passé de leur 
langue dans plus d'une autre'. 

S'il en était ainsi en Angleterre et en Italie, on 
juge aisément du succès qu'eurent en France les 
tapisseries d'Arras. Saint Louis en possédait qui le 
suivirent à la croisade et furent pillées dans sa tente 
par les Tunisiens. Gharles-Quint les leur reprit trois 
siècles plus tard et elles sont demeurées depuis à 
Madrid où on les connaît sous le nom de tapisse- 
ries royales d'Espagne. C'est de France qu'il faudrait 
dire. 

Les comptes et les inventaires nous dévoilent 
sûrement les Arazzi possédés par les rois et les 
princes de la chrétienté. Dans celui de Charles V par 
exemple, à n'y prendre qu'une mention* : 

c( Item, un grand drap de l'œuvre d'Arras, historié 
des faits et batailles de Judas Macchabœus et d'An- 
tiochus, et contient de Tun des pignons de la galle- 
rie de Beauté jusques après le pignon de l'ancien 
bout d'icelle. » 

Charles VI, le pauvre roi fol. possédait entre 
autres une chambre de tapisseries d'Arras racon- 
tant l'Histoire de Plaisance, et qui charma peut-être 

1. Van Drivai cite celte définition d'après l'Académie délia 
Crusca : t Arazzo, panno tissuto a figure, per uso di parère a 
adoliare, delto cosi dal falto nella citta d Arazzo ». 

2. Inventaire du 21 janvier 1380. Publié par le comte de 
Laborde dans la Revue urcfiéologi/jue, année 1851. 



LES TAPISSERIES d'aRRAS 55 

sa démence intermittente. Si nous repasons en 
Angleterre, nous y trouvons Edouard IV possesseur, 
d'après les comptes de sa garde-robe, de pièces de 
soies historiées de figures et faites à Arras. 



Mais les grands auteurs de commandes, ceux qui 
donnèrent une immense impulsion aux fabriques de 
la ville, furent les puissants ducs de Bourgogne. 

Le siècle a été ouv* rt par la série de la Vie de 
saint Vaast exécutée l'an 1400 pour orner le chœur 
de l'abbaye. Puis l'a suivie la Vie de saint Piaf et 
saint Eleutkère commandée pour la cathédrale de 
Tournai par l'un des chanoines, Toussaint Prier, 
comme il est marqué en jeu de mots sur Tune des 
tapisseries : 

Ces draps furent faits et achevés 
En Arras par Pierrot Frérés 
L'an mil quatre cent et deux 
En décembre, mois gracieux. 
Veuillez à Dieu tous saints prier 
Pour l'âme de Toussaint Prier. 

Que l'on avance au long du siècle, des com- 
mandes importantes s'y échelonnent, sans parler des 
pièces du commerce courant. En 1409, ce sont les 
tapisseries rehaussées d'or et d'argent de Chypre 
ordonnées par Jean sans Peur pour célébrer sa vic- 
toire sur les Liégeois. En 1416, les scènes de chasse 
à l'oiseau qu'il donne à Lille aux ambassadeurs du 
roi de France et du roi d'Angleterre. Les archives de 
cette ville nous marquent les paiements réguliers du 
duc à des haute-lissiers d'Arras: Jacquemart Davion, 
Jehan Gosset, Michel Bernard, Pierre Leconte, Jehan 



56 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

Renout, Jehan Waiois, Jehan Visso, pour des tapis- 
series qui mêlent l'allégcrie et l'histoire, la mytho- 
logie et l'hagiographie à la représentation d'événe- 
ments contemporains ; l'Histoire de saint Jean, les 
Vices et les Vertus, VRistpire de la Pomme d'Or, la 
Bataille de Rosebecque, l'Histoire de Messii'e Ber- 
trand du Guesclin, Les sept joies de la Benoîte Vierge 
Marie, la Passion et le Cruci/îemeni de Notre-Sei- 
gneur. Il est même de ces Arazzi où Ton entrevoit 
des coins d'Arras au xv siècle, des maisons à 
pignons semblables à celles des places, comme dans 
le Miracle de Saint Quentin. 

Qui contemple maintenant le morne désert de ces 
places mutilées et plus qu'à demi ruinées ; qui 
même les a vues avant la guerre dans leur activité 
médiocre, ne peut qu'avec peine imaginer l'extraor- 
dinaire effervescence qui les remplissait aux xiv» et 
xv« siècles sous les règnes des « grands ducs d'Occi- 
dent », successeurs de la comtesse Mahaut. Arras à 
cette époque est riche parmi les riches cités des 
Pays-Bas, ces fourmilières humaines dont parle 
Michelet ; elle compte environ cent mille habitants 
tous pourvus de métiers rémunérateurs, groupés en 
corporations, habitués à porter les armes, piquiers, 
archers, arbalétriers. Ces derniers possèdent des 
maisons communes et des jardins où ils se réunis- 
sent, s'exercent, boivent au frais sous la treille de 
houblon en été, se chauffent en hiver sous le man- 
teau d'une vaste cheminée. Ces gens-là, pauvres ou 
riches, sont libres et puissants, indépendants, d'hu- 
meur moins farouche sans doute que les Flamands^ 
riante même, mais fière. Ils marchent avec orgueil 
entre les murs de leur ville, bien nourris, chacun 
sachant ce qu'il gagne et au surplus ce qu'il y a de 



De Poxcheville. ', 




a. '.-t., 



Robespierre, 
le jour de /a fête de I Être Suprême. 



\ 



LES TAPISSERIES DARRAS 57 

^"richesses à tous dans la ville : les ballots de laine 
dans la halle et les boutiques, les sacs de blé dans 
les greniers privés et publics, les tonneaux de vin 
dans les doubles et triples profondes caves — les 
boves — affouillées sous les logis de bois des deux 
places. 

De cette prospérité, de ce contentement de l'es- 
prit, de son aptitude par conséquent aux jeux de 
l'imagination, du métier consciencieusement appris 
et pratiqué, des fêtes publiques, des plaisirs parti- 
culiers, de tout cet ensemble coloré et vif, la tapis- 
serie est née et a vécu. Que ces conditions ensuite 
viennent à disparaître, que la population de la 
ville soit décimée et la ville elle-même à demi 
détruite, comme nous le verrons, l'art des haute-lis- 
siers, la quittant, passera aux cités plus heureuses, 
naguère humbles suivantes de la ville aux cent clo- 
chers : à Tournai, dont la cathédrale sublime en 
porte cinq ; à Bruxelles, dont la célèbre place eût 
paru mesquine auprès des leurs, si vastes, aux 
bourgeois d"Arras triomphants : à Enghien,:à Aude- 
narde, à Paris. Pour la seconde fois ici encore, la 
capitale de la France n'aura fait que suivre la capi- 
tale de ses pays du Nord et aura reçu d'elle deux 
des éléments les plus importants de notre culture 
nationale au xiii« siècle : lart dramatique et celui 
de la tapisserie, — tout le décor de l'existence mé- 
diévale. 

L'importance d'Arras est donc grande dans le 
rayonnement de la civilisation frant^aise à cette 
époque. Un fait signilicatif en pourrait fournir la 
preuve. Quand en 1396 1e fils de Philippe le Hardi, 
premier duc de Bourgogne, eut été fait prisonnier à 
Nicopolis par le sultan Bajazct, que demanda celui- 



58 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

ci pour rançon aux envoyés du prince? Quelques- 
uns des « draps de haute-lice ouvrés à Arras ». Le 
xive siècle ne s'achève pas sans que leur renommée 
ait franchi les limites de l'Europe. 

V Histoire cV Alexajidre fut envoyée à Bajazet. Vers 
le même temps Philippe le Hardi avait commandé 
à un haute-lissier d'Arras une représentation de la 
Bataille de Rosebecque, dont les chroniqueurs nous 
assurent avec admiration qu'elle coûta 2.600 francs 
d'or. Mais la belle série, et combien propre à déco- 
rer, mieux encore qu'une salle de palais, la toile 
mouvante d'un pavillon que l'on dresse au hasard 
des campements de guerre ! 

Les événements contemporains fournissent donc 
des sujets aux haute-lissiers arrageois.Ils s'inspirent 
encore de la littérature médiévale. C'est du roman 
de la Rose assurément que procèdent des allégories 
telles que les Vertus et les Vices ; et les romans bre- 
tons de la Table Ronde dont nous avons vu l'in- 
fluence dans le Jeu de la Feuillée leur fournissent 
l'Histoire de Perceval le Gallois. La Bible et les 
Chroniques de France sont illustrées par des com- 
positions telles que l'Histoire du roi Pharaon et de 
la nation de Moïse ou l'Histoire du roi Clovis. L'ha- 
giographie enfin n'est pas oubliée : la Vie de sainte 
Anne, l'Histoire de saint Georges nous en sont des 
témoignages. Cette dernière légende du moyen 
âge chevaleresque, jamais fut-elle plus aimée et 
mieux interprétée que par notre race du Nord ! Le 
chevalier merveilleux de pourpre et d'or, penché 
vers la petite princesse captive du dragon, il figure 
sans doute au portail roman de la catliédrale de Poi- 
tiers avant d'inspirer le haute-lissier d'Arras, mais 
il est si bien le héros de notre cœur que nous le 



LES TAPISSERIES d'aRRAS 59 

retrouvons jeune et vivant encore dans un poème 
inspiré de Verhaeren : 

Le saint Georges rapide et clair 

A traversé, par bonds de flamme. 

Le frais matin, jusquà mon àme ; 

Il était jeune et beau de foi ; 

11 se pencha d'autant plus bas vers moi, 

Qu'il me voyait plus à genoux ; 

Comme un intime et pur cordial d or 

Il m'a rempli de son essor 

Et tendrement d'un effroi doux ; 

Devant sa vision altière, 

J'ai mis en sa pâle main fière 

Les fleurs tristes de ma douleur ; 

Et lui, s'en est allé, m'imposant la vaillance, 

Et, sur le front, la marque en croix dor de sa lance, 

Droit vers son Dieu, avec mon cœur. 



CHAPITRE V 

ARRÂS OUVRE ET CLOTURE 
LA GUERRE DE CENT ANS 

La successioa d'Artois, une des causes de la guerre de Cent 
ans. — Les chefs armagnacs et le roi Charles VI assiègent 
Jean sans Peur dans Arras. — Paix de 1414. — Entrée 
joyeuse de Philippe le Bon et tournoi sur la Grand'Place. — 
.leanue d'Arc prisonnière à Arras dans l'automne de 1430. — 
L'assemblée de la chrétienté pour la paix en 1435. — Le 
saug de France parle en Philippe le Bon, duc de Bourgogne. 

Concordance. — Aux ruines de l'abbaye 
de Saint-Vaast. 

Telle qu'elle était en 1914, l'abbaye oh fut signée 
la paix qui réconciliait entre eux les Français et 
terminait virtuellement la guerre de Cent ans, avait 
été rebâtie au XVIIl^ siècle, de 1742 à 1783. Elle 
serait un froid décor si le bombardement ne l'avait 
incendiée, lui donnant un caractère tragique. C'est 
pourtant ici qu Arras au XV^ siècle parut à son 
apogée, quand elle y donna la paix à la chrétienté. 

Souà les ducs de Bourgogne, Arras fut profondé- 
ment engagée dans la guerre qui dura cent ans 
entre Anglais et Français et eut pour cause les 
prétentions d'Edouard III, fds ot petit-fils de prin- 



LA GUERRE DE CENT ANS 61 

cesses capétiennes,, à la succession de France. En 
1331 il avait accepté de prêter serment de vassal, 
pour ses possessions de Guyenne, à Philippe de 
Valois qui lui avait été préféré. En 1337 il renie ce 
serment et se dresse contre lui en rival : Robert 
d'Artois, beau-frère du roi de France, a déterminé 
ce changement par ses intrigues à la cour de 
Londres, réfugié qu'il y est après avoir été con- 
vaincu de faux dans les pièces produites pour de- 
mander revision du procès qui avait attribué l'Ar- 
tois à Mahaut. 

La succession de l'Artois au début du xiv« siècle 
doit donc être considérée comme une cause — indi- 
recte sans doute — de la guerre de Cent ans, en ce 
qu'elle envenima l'affaire delà succession de France. 
Et ce siècle ne s'écoulera pas tout entier que le riche 
comté, par le mariage de la fille de Louis de Mâle, 
comte de Flandre, avec Philippe le Hardi, ne cesse 
d'être français pour devenir bourguignon. 

En 1382 donc, Philippe le Hardi ayant joint d'un 
même coup Flandre et Artois à son duché, le couple 
princier fît son entrée dans Arras et prêta tant à la 
porte Saint-Michel qu'à la Cour-Ie-Gomte, le ser- 
ment de défendre et maintenir les franchises des 
habitants. 

Or, en 1414, la ville est assiégée par Charles VI, 
roi de France, et les chefs armagnacs. 

Après une longue trêve entre Français et Anglais, 
la guerre s'est rallumée l'an précédent. Et ce qui la 
rend terrible, c'est qu'entre Français même sévit la 
guerre civile, — Armagnacs d'une part, Bourgui- 
gnons de l'autre, — depuis que le fils de Philippe 
le Hardi, Jean sans Peur, a fait assassiner le duc 



62 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

d'Orléans, en l'an 1407. Longtemps populaire, le duc 
de Bourgogne a régné dans Paris, soutenu par les 
bouchers qui sont ses féaux, mais la capitale du 
royaume s'est lassée de leur tyrannie et leur a opposé 
les charpentiers, corporation non moins forte et 
rude. Devant le mouvement grandissant, le duc sans 
Peur a jugé politique de quitter Paris, et en août 1413, 
il en est parti comme pour aller sébattr e au bois 
de Viucennes, emmenant le roi fol, le pauvre 
Charles VI. Mais une troupe de bourgeois de Paris 
est venue Ty rechercher et le duc a dû seul conti- 
nuer sa route. Au début de 1414, après une tentative 
sur la malheureuse capitale tombée maintenant aux 
mains des Armagnacs, il s'est retiré dans Arras, 
poursuivi par ses ennemis qui sont venus mettre le 
siège. 

La ville n'eût pas eu uq ferme dessein de résister, 
qu'elle y eût été encouragée par les récentes atrocités 
des Armagnacs au siège de Soissons. La garnison 
d'Arras était commandée par un homme de résolu- 
tion, Jean de Luxembourg, qui fit sortir les bouches 
inutiles et brûla les faubourgs. Elle disposait d'une 
bonne artillerie où l'on remarquait l'invention toute 
neuve des canons à main. Les assiégeants, eux, 
possédaient une grosse pièce surnommée la Bow- 
geoise, mais le duc de Bourgogne ayant trouvé moyen 
de gagner à prix d'or l'ingénieur qui la pointait 
sur Arras, elle n'y faisait guère de ravage. 

Charles VI était parmi les assiégeants, mais le 
dauphin son fils commandait à sa place, dominé 
lui-même par les chefs Armagnacs. En cet état de 
choses, le siège n'avançait guère. Les garnisons 
bourguignonnes de Lens, Hesdin, Saint-Pol et autres 
villes de l'Artois, couraient le pays, arrêtant les 



LA GCEriRE DE CENT ANJ, 63 

C'jnvois destinées aux assiégeduts. Tout l'Artois 
lutlait avec sa capitale. 

Dui'ant ce siège aux longs loisirs, les chevaliers 
des deux camps rivalisaient de joutes courtoises, le 
prix étant un diamant pour la dame du vainqueur. 
Ou encore, il y avait pour les clore un festin pris en 
comujun sous un pavillon dressé en dehors des 
fossés de la ville, là où elles avaient lieu. En ces 
sortes d'occasions, il se trouvait que le riche duc, 
n'oubliant rien, avait envoyé l'un de ses écuyers 
avec de beaux écus sonnants pour les écuyers 
et chevaliers français. 

Il arriva tout uaturellcmeut qu'ils désirèrent la 
paix durant un siège si long et qui leur montrait à 
la fois la force et l'adresse du duc de Bourgogne. 
Ce désir alla jusqu'au pauvre roi fol, à ce que 
Barante nous conte : 

« Un matin qu'il était encore au lit, sans dormir, 
riant et devisant avec un de ses valets de chambre, 
un des seigneurs du parti d'Orléans s'avanra tout 
doucement, et passant la main sous la couverture, 
il tira le roi par le pied. « Monseigneur, vous ne 
dormez pas, dit-il. — Non, mon cousin, répliqua le 
roi, soyez le bienvenu. Voulez-vous ([uelque chose? 
N'y a-t-il rien de nouveau? — Non, monseigneur, 
sinon que vos gens disent que si vous vouliez faire 
assaillir la ville, il y. aurait espérance d'y entrer. — 
Mais, reprit le roi, si mon cousin de Bourgogne se 
rend à la raison, s'il met la ville en ma main sans 
assaut, nous ferons la paix. — Gomment, monsei- 
gneur, s'écria l'autre, vous voulez avoir la paix 
avec ce méchant, ce traître, ce déloyal, qui a si 
cruellement fait tuer votre frère ? » Ces paroles allli- 
gèrcnt le roi, qui cependant répondit : « Tout lui a 



64 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

été pardonne du consentement de mon neveu d'Or- 
léans. — Hélas ! sire, vous ne reverrez jamais votre 
frère. » Pour lors le roi perdit patience, et inter- 
rompant ce seigneur : « Laissez-moi, mon cousin, 
je le reverrai au jour du jugement \ » 

L'élément français l'emporta décidément dans le 
camp sur l'irréductible élément armagnac. Ces 
condottiers méridionaux en peu de temps s'étaient 
fait haïr. Ne disaient-ils pas aux paysans qu'ils tor- 
turaient : « Va maintenant te montrer à ton idiot 
de roi ^. » Et ne battaient-ils pas dans Paris les 
petits enfants qui allaient chantant innocemment 
une complainte populaire : « Duc de Bourgogne — 
Dieu te maintienne en joie! ». 

La paix d'Arras se fit donc à la fin de novembre, 
dégageant le duc de la mauvaise situation où il se 
trouvait lors. Il ne lui en coûta que de laisser le 
comte de Vendôme aller planter la bannière royale 
dans une ville bien décidée à rester ducale comme 
elle était. Et aussitôt en toute hâte et grand désar- 
roi s'en fut l'armée des assiégeants. « On ne vit 
jamais un tel désordre, a écrit Barante ; il semblait 
qu'elle fût mise en déroute. Par négligence ou autre- 
ment le feu prit au logis du roi, et il fut contraint 
à se remettre en route au plus vite. On laissa une 
grande partie des charrettes et des bagages. Le 
camp fut pillé par les Bourguignons de la ville : on 

1. Baranle. Histoire des ducs de Bourgogne^ lomc IV. 

2. « Ce roi fou que les gens du Nord, que Paris au milieu de 
ses plus grandes violences, ne voyaient qu'avec amour ; ceux du 
Midi n'y trouvaient rien que de risible. Quand ils prenaient un 
paysan, et que, pour s'amuser, ils lui coupaient les oreilles ou 
le nez ; « Va, disaient-ils, va maintenant te montrer à ton idiot 
de roi ». Michelot. Histoire de France, lome V de Tôdition 
Lacroix, Paris. 



LA GUERRE DE CENT ANS 65 

courut même après les marchands qui étaient venus 
apporter des provisions, et plusieurs furent déva- 
lisés. Des compagnies de l'un et de l'autre parti 
couraient les campagnes et les dévastaient. » 

Comment le souvenir d'un siège terminé de la 
sorte n'eût- il pas rendu narquois à l'égard des 
Français les habitants d'une ville que nous avons 
vue pétillante desprit picard ! 

Non seulement Arras n'a pas été asservie aux 
Armagnacs, mais elle a contribué à libérer d'eux 
Paris. Demeurée l'une des libres capitales de la 
France du Nord, elle continue à jouer son rôle dans 
la civilisation élaborée par celte France aux rives 
de Loire et de Seine, d'Oise et de Somme, de Scarpe 
et d'Escaut. Les ducs y tiennent leur cour quand il 
leur plaît, sûrs d'y trouver le décor fastueux qui 
convient aux fêtes qu'ils donnent. Ce sont joutes en 
1423 sur le grand Markiet devant Philippe le Bon 
venu d'Amiens. Saintraille et Lionel de Vendôme 
l'ont pris pour arbitres et le premier jour courent 
six lances ; puis le second, combattent à pied avec 
la hache. <i Lionel, avec une ardeur extrême et sans 
reprendre haleine, s'en allait frappant du tranchant 
de sa hache: Saintraille, plus froid, parait avec le 
biton de la sL-nne. Puis, saisissant son moment, il 
porta à Lionel plusieurs coups de la pointe de sa 
hache dans la visière, si bien qu'il iinit par la rele- 
ver, et lui découvrit le visage ; l'autre saisit aussitôt 
de sa main la hache de Saintraille: celui-ci accro- 
cha son casque, et lui égratignait le vi?age avec 
son gantelet de fer : pour lors le Duc lit cesser le 
combat *. » 

1. Barànte. 

De Po.NCHtviLi.r, 



60 ARRAS ET l'aRTôIS DÉVASTÉS 

Six ans après, ccst bien une aiitre fête. Au mois 
de janvier 1429 le duc Pliilippe a pris femme à 
Bruges en même temps qu'il y instituait 1 ordre de 
la Toison d"or. Après avoir été à Gand, il vient à 
Arràs avec cette Isabelle de Portugal à laquelle en 
signe de sa puissance il a offert un train de maison 
« bien plus magnifique et composé d'un beaucoup 
plus grand nombre de serviteurs que n"en avait 
aucune reine de la chrétienté » '. Dans cette entrée 
solennelle, les bourgeois d'Arras voient pour la 
première fois la pompe inouïe de l'ordre nouvelle- 
ment créé, mis à la fois sous le patronage de 
î'âpôtre saint André et sous celui du fabuleux 
Jason. Les grands manteaux couleur de feu traînent 
à terre, balayaiit le sol au passage du cortège. 

Point de fête sans tournoi. Celui qui fut publié 
alors dans toute l'Europe est demeuré célèbre. Sain- 
traille de nouveau et avec lui Valperga d'Abrécy, 
Dubiet et de NuUy, chevaliers français, vinrent des 
villes les plus proches demeurées sous l'obéissance 
du Boi, défier cinq chevaliers du Duc, le sire de 
Baufremont, le geigneur de Gharny, le sire de 
Lalaing, Jean de Vauldrey et Philibert de Men- 
thon. Chaque jour un couple de chevaliers combattit 
entre les barrières de couleur nommées lices ainsi 
qUe celles entre lesquelles Arras tissait ses mou- 
vantes et vives tapisseries. Le Duc et la Duchesse 
étaient placés sur un échafaud, dominant avec leur 
suite éclatante la foule qui assiégeait le grand 
markiet pour être témoin de ce rare spectacle. 

A ce tournoi, Jean de Luxembourg — le défenseui- 

< Ibidem, 



L\ GUERKE DE CENT ANS G7 

d'Arras en 141 i —approchait les lances aux combat- 
tants bourguignons. Nous l'allons voir maintenant 
avec une extraordinaire inconscience vendre la pure 
héroïne fran<;aise, Jeanne d'Arc, aux Anglais : et le 
dernier séjour que la Pucelle fera en terre bour- 
guignonne — c'était terre française encore malgré 
les erreurs d'une alliance antiuationale — ce sera 
Arras. 

Elle a été prise à Compiègne le 23 mai 1480, et 
dès lors appartient à Jean de Luxembourg qui la 
loge successivement au château de Beaulieu en 
Vermandois, d'où elle Lente de s'évader, et à celui 
de Beaurevoir où elle a pour cumpagnus dans une 
liospitalité courtuise cunfurme aux mœurs chevale- 
resques, Jeanne de Luxembourg et Jeanne de 
Béthune, la tante et la propre femme du chef bour- 
guignon. Que ce séjour fut doux, que les trois 
Jeannes aisément s'accordèrent, la Pucelle en témoi- 
gna durant son procès : « Si j'eusse dû prendre 
habit de femme, je l'eusoe plutôt fait à la requête 
de ces deux dames que d'aucune autre dame en 
France, excepté la reine. >> Mais elle ne le pouvait 
sans que ses voix ly eussent autorisées. 

Nous sommes eu septembre 1430. Vers la fin de 
ce mois, Jeanne est transférée à Arras. 

Ce dût y être grande rumeur. Peu de mois aupa- 
ravant, dans le temps quelle assiégeait Paris, elle 
avait fait prisonnier l'un des meilleurs chefs bour- 
guignons, mais réputé pour ses cruels brigandages, 
Franquet d'Arras. il courait l'Ile-de-France, et per- 
sonne n'osait l'attaquer. Jeanne y alla et le trouva 
retranché, ayant de bons archers derrière son rem- 
part improvisé, Elle le prit pourtant et voulait le 
garder « pour l'échanger avec un brave pari3ien> 



68 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

maître d'une fameuse hôtellerie à l'enseigne de 
l'Ours, que l'on retenait en prison pour quelque 
entreprise faite en faveur du roi. Le bailli de Senlis 
et les juges de Lagny demandaient au contraire 
que Franquel leur fut livré afin de punir ses bri- 
gandages. Jeanne ayant appris que l'aubergiste 
était mort : « En ce cas, dit-elle, faites de celui-ci ce 
« que justice voudra. » Son procès fut suivi et il fut 
décapité. La mort de ce fameux chef de guerre... 
donna un courroux extrême aux ennemis. On assura 
que Jeanne avait violé la foi promise et avait 
manqué à toutes les lois de la guerre. Cela augmenta 
la réputation de cruauté qu'elle avait parmi les 
adversaires du roi. Ils répandirent même le bruit 
qu'elle avait tué Franquet de sa propre main * ». 
Ce sont là assurément les bruits odieux qui circu- 
lèrent dans Arras, et nous pouvons imaginer quelle 
créance ils y trouvèrent dans le peuple. 

Peut-être n'était-elle pas à Arras même, mais 
enfermée au château de Bellemotte, contigu à la 
ville, et qui appartenait au duc de Bourgogne -. Elle 
y jouissait encore d'une certaine liberté, puisqu'elle 
y reçut la visite d'un clerc de la ville de Tournai, 
Jean Naviel, qui lui apportait une trentaine d'écus 
d'or de la part des bourgeois de ladite ville « pour 
employer en ses nécessités », Elle y aperçut aussi 
entre les mains d'un archer écossais le seul portrait 
d'elle qu^elle ait jamais vu et qui la représentait à 
genoux, en armes, offrant au roi une lettre^. 

1. Bar an te. 

2. C'est la conclusion d'une étude publiée par un liistorien 
local, M. Blondel, dans les Mémoires de l'Académie d' Arras, 
année 1900, Arras, imprimerie Guyol. 

:i. Andrew Lang. La Pucelle de France. 



LA GUERRE DE CENT AXS 69 

A la fin de novembre, 400.000 écus d'or ayant et<i 
remis par les Anglais à Jean de Luxembourg, il 
leur livra sa prisonnière qui fut menée au château 
du Crotoy et de là à Rouen. Arras avait <-onnu les 
derniers jours heureux du la pure héroïne, ceux où 
elle avait été traitée encore en prisonnière de 
marque par ses compatriotes. 

C'est dans cette même Arras, naguère ardente pour 
la guerre* que la pai-x va se décider, et s'éteindre 
la guerre de Cent ans, brasier dont la succession 
d'Artois avait été un brandon. 

Jeanne d'Arc avait t'ait entamer des négociations 
entre le roi et le duc du sang de France. Elle avait 
horreur de cette guerre intestine dans la guerre 
contre l'envahisseur. En 143o, cinq ans après que 
la bonne Lorraine eût été brûlée à Rouen, la récon- 
ciliation qu'elle désirait de toute son àme se fait à 
Arras, et se signe la paix; bienheureuse qui laisse 
prévoir à court terme l'échec définitif des Anglais. 

Apogée d'Arras. Paris est alors peu de chose 
auprès d'elle. Vers la fin du mois de juillet arrivent 
dans la capitale septentrionale tous ceux qui doivent 
prendre part à la conférence, et, remarque Michelet, 
« cette assemblée était celle de toute la chrétienté * ». 
Les premiers furent les cardinaux légats du pape, 
qui avaieat mission de tout faire pour éteindre une 

1. Michelet parle des prédications fougueuses du car nie bre- 
ton Conecta sur le marché d'Arras, devant des masses de 
15.000 à 20.000 hommes. 

2. Histoire de France, tome VI. — Baranle nous apporte un 
semblable témoignage de l'admiration des contemporains, 
u Jamais on n'avait rien vu de si grand que l'assemblée qui se 
formait en celte ville. » Tome VI de VHistoire des ducs de 
L'ourgoyne. 



70 ARRAS ET l'aRTôIS BÊVASTÉS 

guerre dont aucune jusque-là n'avait approché la 
durée ni l'horreur. Ce qu'ils devaient proposer aux 
combattants, c'était en somme la formule de l'anti- 
que serment de Strasbourg, la réconciliation « pro 
Deq araur ». Puis vinrent après les envoyés du 
pape ceux de l'empereur. Sigismond. Enfin, selon 
la hiérarchie médiévale, les ambassadeurs des rois : 
Castille, Aragon, Portugal, Navarre, Sicile, Chypre, 
Pologne et Danemark. Les durs de Bretagne et de 
Milan avaient aussi envoyé }eurs diplomates aux 
ducs d'Occident. Parmi les évoques, ce^iii de Liège 
entra dans Ârras accompagné de 200 cavaliers 
montés sur des chevaux d'une blancheur éclatante, 
L'Université de Paris était représentée. Les scribes, 
— légistes, docteurs en droit et en théologie, — 
étaient nombreux aux côtés des princes des 
hommes. 

Pour l'Angleterre, Tarchevêque d'York et le comte 
de Suffolli accompagnés de quelque deux cents sei- 
gneurs avaient mission de parler en son nom. 

Tout ce rnonde étant logé dans les maisons et les 
hôtelleries d'Arras, le duc de Bourgogne y entra à 
son tour le 30 juillet, venu de Paris qu'il avait tra- 
versé avec sa femme et ^on fils, Paris alors en 
proie à la peste et à la famine, où on l'implora 
« cqmme un ange de Dieu » ' en faveur de la paix. 
Quel contraste quand il entre dans cette triomphante 
Arras aux places plus vastes qu'aucune à Paris î 
Tous les ambassadeurs, ceux du Pape seuls exceptés, 
sont venus à sa rencontre hors des murs. A ses 
côtés brille une fleur de chevalerie composée de ses 
vassaux et parents, trois cents archers l'escortent : 

1. Michelet. 



LA GUERRE DE CENT AXS 71 

le peuple sur son passage se presse et crie : 
« Noël ! ». 

Quand de leur côté les ambassadeurs du roi de 
France furent aux portes de la ville, Philippe le 
Bon en sortit pour aller à leur rencontre, et em- 
brassa tendrement ses beaux-frères qui étaient parmi 
eux, le duc de Bourbon et le comte de Richemont. 
Les Anglais, comme s'ils eussent prévu que le sang 
parlerait en lui, avaient refusé de l'accompagner. 
Tant était grande leur méfiance qu^on avait été 
jusqu'à dire en leur camp « qu'on l'enverrait boire 
de la bière en Angleterre », re qui signifiait appa- 
remment qu'il eût été bon de s'assurer de sa per- 
sonne. 

Tous les seigneurs français, qu'ils appartinssent 
au roi ou au duc rentrèrent ensemble dans Arras 
au milieu d'une animation joyeuse. Les ducs de 
Bourgogne, de Bourbon et de Gueldre chevauchaient 
sur un même f»ng derrière les trompettes sonnant, 
et le roi d'armes de France, Montjoye, dont le 
nom symbolise à merveille une telle journée. Les 
acclamations des Arrageois pressés dans les rues 
et sur les places prouvaient unanimement combien 
ils en auguraient la réconciliation nationale. 

Au début du mois d'août, les joutes commencè- 
rent sur le grand markiet en même tenips que les 
conférences à l'abbaye de Saint-Vaast, et de la sorte 
légistes comme seigneurs eurent l'emploi de leur 
activité. Il était venu d'Espagne pour rompre des 
lances en champ clos une sorte de don Quichotte, 
Juan de Merlo, qui déclara n'avoir aucune querelle 
à venger, mais désirer prendre part au tournoi pu- 
blic à seule fin d'acqu^'-rir honneur et renom. |1 
défia l'un des chevaliers de la Toison d'or, le sire de 



72 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

Charny, qui combattit tenant en main une bannière 
sur laquelle la Vierge et saint Jean étaient repré- 
sentés. Pour l'espagnol, qui par fierté ne voulut 
abattre la visière de son casque, il portait sur ses 
armes par courtoisie pour le roi de France allié à 
son maître le roi de Castille, une hucque de velours 
rouge avec la croix blanche de France. Après que 
les deux champions eussent rompu leurs lances et 
comme ils allaient combattre corps à corps, le duc 
à leur grand déplaisir fit cesser la joute. Don Juan 
de Merlo protestait qu'il ne serait pas venu à grands 
frais de si loin par terre et par mer s'il avait su 
courir à un si mince combat. On l'apaisa en louant 
sa vaillance. 

Il est à remarquer que les chevaliers anglais ne 
prirent nulle part à ces joutes courtoises, ils sen- 
taient combien était proche la réconciliation entre le 
Duc jusque-là leur allié, et Charles VII de France. 
Maître Laurent Pinon, confesseur de Philippe le 
Bon, avait assez marqué le désir de paix de son pé- 
nitent princier quand, le 5 aoiit, dans la salle des 
conférences à l'abbaye de Saint- Vaast, il avait choisi 
pour thème de son sermon d'ouverture les paroles 
d'Abraham à Lot : « Je te prie qu'il n'y ait point de 
querelle entre toi et moi, non plus qu'entre tes pas- 
teurs et mes pasteurs, car nous sommes frères. » 

La proposition française était celle-ci : a Que le 
roi et la nation d'Angleterre renonceraient absolu- 
ment au titre et au droit prétendu de la couronne 
de France ; que le duché d'Aquitaine leur serait 
cédé à titre de fief et qu'ils rendraient tout ce qu'ils 
occupaient en France. » Ni l'archevêque d'York, ni 
le cardinal de Winchester arrivé le 26 août, n'y vou- 
lurent jamais souscrire, et au début du mois de 



LA GUERRE DE CENT ANS 73 

septembre, ils quittèrent Arras avec leur suite. Il 
appartint dès lors au seul duc de Bourgogne de dé- 
cider si la grande misère du peuple de France ces- 
serait ou non. 

On assiste quand on lit les historiens de ce temps, 
au drame intime qui se passa en lui. Le sang de 
France parlait assez haut pour qu'il désirât la paix 
de tout son cœur. D'autre part il croyait en cons- 
cience être tenu toujours par le serment qui l'avait 
fait Taillé des Anglais. 

L'atmosphère d' Arras était propice à la réconci- 
liation. Comme il avait embrassé ses beaux-frères, 
le duc de Bourbon et le comte de Richemont. avant 
môme qu'ils n'y entrassent, ainsi les chevaliers 
français d'une part, bourguignons de l'autre, se 
reconnaissant de même langue et patrie, se fêlaient 
mutuellement en longs banquets. 

Le duc pendant ce temps, grave et soucieux, re- 
cevait les consultations des docteurs en théologie, 
légistes, chats-fourrés de toute espèce et de toute 
sorte. Souvent aussi il se retirait d'eux pour prier. 
Le peuple d'Arras ne l'ignorait pas ; et l'on montait 
qu'étant ainsi en oraison, la duchesse sa femme 
était venue avec plusieurs seigneurs de sa suite et 
les ambassadeurs de France, se jeter à ses genoux 
en pleurant et le conjurer de faire la paix. L'esprit 
de la Pucelle habita ce jour là celui de la bonne 
duchesse. 

Des prodiges survenaient : le cardinal de Sainte- 
Croix, légat du pape, pour montrer au duc le pou- 
voir de l'Eglise qui lie et délie, avait prononcé une 
malédiction sur un pain et il était devenu noir tout 
entier. 11 l'avait béni ensuite, et C".' pain avait 
repris sa blancheur primitive. 



7i ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

Sur ce, parvint à Arras une nouvelle importanle : 
le duc de Bedford venait de mourir à Rouen le 
14 septembre, Bedford, l'homme auquelle duc avait 
prêté serment d'alliance. Dans l'esprit du temps, il 
se trouvait dégagé par le fait. Dès lors il écouta avec 
une conscience apaisée les propositions françaises 
et lînit par les accepter. Elles étaient belles assez, 
lui donnant l'Auxerrois, le Boulonnais, les villes de 
la Somme, c'est-à-dire, selon Michelet, « la barrière 
de la France du côté du Nord* ». Louis XI s'em- 
ploiera sa vie durant à pallier l'effet de ce traité 
qui donnait sans doute la paix à. la France, mais en 
favorisant singulièrement la puissance delà maison 
de Bourgogne. Ce que son père Charles VII est bien 
contraint maintenan}; de laisser faire, il le défera, 
rachetant les villes de la Somme, reprepant le Bou- 
lonnais par une ruse pieuse, entrant par force dans 
Arras à cette heure triomphante aveclesducs et qui 
s'abattra avec eux. Parmi tant de docteurs en théo- 
logie qui y foisonnent alors, nul ne va-t-il se lever 
pour lui faire craindre le rnème destin qu'à Jérusa- 
lem : « Ils l'entoureront de tranchées et de circon- 
vallations... » ? 

Mais cette heure était tout à la joie. Les sceaux 
étant apposés au bas du traité, une grand'messe fut 
aussitôt chantée en actions de grâces dans l'église 
des moines de Saint- Yaast qui avaient prêté leur 
abbaye le temps qu'avaient duré ces longues con- 
férences . Le chroniqueur contemporain Monstre- 
let nous laisse entrevoir la pompe de cette messe 
célébrée [pour la réconciliation en Dieu de princes 
séparés jusque-là par tant d'actions fratricides; le 

1. Précis de Vhistoire de France, Paris, 1833. 



LA GUERRE DE CENT ANS 7b 

sacre du roi à Reims avait réuni moins de eignenrs 
et connu moins d'éclat. Si cette fois la libératrice, la 
Pucelle sainte, ne se trouvait pas en chair et en os 
dans le chœur, comment douter que son esprit im- 
mortel n'ait plané au-dessus de ceux qui, agenouil- 
lés au pied de l'autel do Saint-Vaast, promettaient à 
la France l'oubli de leurs sanglantes querelles. 

« Le duc, la duchesse et les princes de Bour- 
gogne tenaient la droite; le duc de Bourbon et les 
princes de France étaient à gauche. Le chancelier 
de France et les autres ambassadeurs se placèrent 
dans le milieu du chœur devant un petit autel qu'on 
avait dressé et sur lequel étaient un crucifix d'or, 
deux flambeaux allumés et le livre des évg.ngiles. 
L'évêque d'Auxerre ht un sermon sur cotte heureuse 
paix. Son texte fut : « Ta foi ta sauvé, va-t-en en 
paix. » Quand la messe fut dite, les cardinaux firent 
donner lecture du traité. Et aussitôt Jean Tudert, 
doyen de Paris, s'avança, ainsi que cela avait été 
réglé, se jeta aux pieds du duc Philippe et pria 
merci de la part du roi, pour le meurtre du duc 
Jean. Le duc se montra ému, releva le doyen de 
Paris, l'embrassa et lui dit qu'il n'y aurait à l'avenir 
jamais de guerre entre le roi Charles et lui. Pour 
lors le cardinal de Sainte-Croix, ayant posé unecroix 
d'or et le Saint-Sacrement sur un coussin, fit jurer 
au duc de Bourgogne que jamais il ne rappellerait 
la mort de son p^re, et entretiendrait bonne paix et 
union avec le roi de France. Puis les deux cardinaux 
mirent la main sur lui, et lui donnèrent l'absolution 
des serments qu'il avait faits aux Anglais. 

« La paix fut ensuite publiée dans les rues. On 
peut s'imaginer la joie qui éclata parmi cette foule 
de gens de tous pays et de tous états dont la ville 



76 ÀRRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

était remplie. C'était des cris d'allégresse qui ne 
finissaient point. La foule, comme enivrée de con- 
tentement, ne pouvait apaiser ses transports ; ou 
entendait crier Noël de toutes parts. Un jour ne 
suffit point à épuiser une si grande joie. On ne se 
lassait point de fêtes, de repas, de danses ^)) 

D'Arras la joie gagna tout le royaume. On sentait 
l'unité nationale assurée désormais. Charles VII 
assembla les trois Etats à Tours, et le chancelier y 
rendit compte de la pai-x: qui venait d'être signée. 
On y cria ; Vive le duc ! autant que : Vive le roi ! 
La popularité de la maison de Bourgogne en dépit 
d'éciipses passagères n'avait cessé d'être grande 
dans tout le pays de Seine et de Loire. Le Pape enfin 
par l'envoi d'une bulle témoigna de la joie de la 
chrétienté tout entière ; c'était elle aussi et non seu- 
lement la France qui avait souffert d'une guerre 
si longue, c'était en son nom que le duc Philippe 
avait été supplié à Arras par les légats : c'était pour 
elle enfin que la Pucelle avait souffert dans son rêve, 
toutes divisions cessant, d'unir les croyants contre 
les infidèles en une nouvelle croisade. 

Cette date de 1435 est unique à vrai dire dans 
l'histoire d'Arras, et jamais son nom ne brilla d'un 
si vif éclat. A la place de Paris dont la peste et la 
famine avaient faiif, dit Michelet, un « trop affreut 
séjour», elle s'était montrée la capitale vers laquelle 
convergeaient alors les aspirations nationales. 

1. Baraute. Histoire des ducs de Boicrr/ognc, VI, p. ^S'^Q, 



CHAPITRE VI 

ARRAS entraînée DANS LA RUINE 
DE LA MAISON DE BOURGOGNE 



La Vaudoisie d'Arras. — Louis XI et Philippe le Bon à Ilesdin. 
— Entrée du Téméraire à Arras. — Après sa mort, Louis XI 
s'empare de TArlois. — 11 dépeuple Arras et la veut nommer 
Franchise. — Paix de 1482. 



Concordance. — Dans le quartier 
de l'Hôtel de Ville. 

i)7, nous plaçant auprès de l'Hôtel de ville, nous 
portojxs notre regard sur les maisons à l'en tour, 
blessées toutes ou abattues, nous, sentirons la simili- 
tude qui existe entre l' Arras ruinée et dépeuplée de 
la fin du XV' siècle, et V Arras de ce temps. En 1477- 
1479, un accident analogue à celui de 1914-1918 
arrête la montée de la sève dans l'arbre. — Mais la 
fureur des guerres fut-elle Jamais ce qu'elle est 
devenue ? 

Pour les villes comme pour les hommes, il arrive 
que la plus éclatante prospérité précède les. plus 
cruels revers. Ce fut le cas pour Arras. Kncore 
qu'étrangement mêlés, de beaux jours s'étendent 
de 143ij — année de la paix signée dauas le faste et 
la joie — à 1477. premier coup de la hache dans 



78 -ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

l'arbre aux mille rameaux qui rassemble l'Artois 
sous son vaste feuillage. 

Pendant un demi-siècle, une extraordinaire abon- 
dance matérielle l'enivre que nous symbolisent les 
fontaines de vin coulant dans les rues le jour où la 
paix fut signée *. Dans celte période, peut-être la 
cité charnelle i'emporta-t-elle sur la cité de Dieu. Il 
semble qu'alors Arras ait accepté pour devise celle-là 
qu'un chevalier. prit dans une joute sur le grand 
Markiet : « Que j'aie de mes désirs assouvissance — 
et jamais d"autre bien. » 

Avec cette furie de plaisirs coïncida une étrange 
maladie morale : nous voulons parler de cette Vau- 
doisle cr Arras signalée par Chateaubriand dans ses 
Etudes historiques' et qui fut réprimée à force de 
supplices. Autant qu'on puisse voir clair dans cette 
affaire ténébreuse, de prétendus sorciers et sor- 
cières, hommes et femmes, se réunissaient de nuit 
pour rencontrer le diable et tenir sabbat avec lui 
dans les bois autour d'Arras, « soit dans les bois de 
Alotllaines situés entre Arras et Tiiloy, soit dans le 
bois Maugart » ^. 

Leur nombre croissait sans cesse, les bûchers 
eurent enfin raison de ces malheureux en qui nous 
verrions aujourd'hui des malades, et que l'on traita 

1. E. Séyaud. Arras elles nurns de ses rues, Ari'as, Répessé- 
Ci-epcl, éditeur, i9u3. — ÎS'ous y lisons encore : « Dans un 
acie du i^^ décembre 1430, il est dit que de tel et si long temps 
(ju'il n'était mémoire du contraire, le vin est la plus notable 
marchandise qui ait cours en icelie ville ». 

2. « Lors de la Vaudoisie d'Arras, — écrit-il — les hommes 
et les femmes, retirés dans les bois, après avoir trouvé un cer- 
tain démon, se livraient à une prostitution générale. » 

3. Julien Boutry. Arras, son histoire et ses monuments, 
Arras, l69U. 



LA RUINE DE LA MAISON DE BOURGOGNE 79 

en criminels. Il y a une nuance de pitié dans ce 
qu'en dit en sa chronique rimée des Merveilles du 
temps le contemporain Chastellain . 

« J'ai vu graad' vauderie 
En Arras pulluler, 
Gens pleins de rêverie 
Par juj5'ement briiIer ; 
Trente ans puis cette alTaire, 
Parlement décréta 
Qu'à tort sans raison faire, 
A mort ou les traita. -. 

Cette sinistre alïaire, c'est en .somme le tribut 
payé par Arras au déséquilibre d'un siècle infiniment 
troublé, la folie du pauvre roi Charles VI en est une 
preuve parmi cent autres. Mais ce côté d'ombre 
inquiétante à la Rembrandt ne sert qu'à faire res- 
sortir la joie et la santé générales d'une ville qui 
plus souvent par son éclat fait songer à Rubens. 
Jamais peut-être autant que dans ce court demi- 
siècle, le nom d'Ârras ne vola dans la bouche dts 
hommes. Ville où la chrétienté a tenu son assem- 
blée, elle demeure en outre la riche cité des fêles et 
des tapisacries. Même les ducs de Bourgogne pour 
donner plus de faste à ses représentations drama- 
tiques, ont érig(5 en chambres de rhétorique les 
anciens puys. 

Cependant quand ils séjournent en Artois pour 
leur agrément, leur préférence va à Hesdin plus 
encore qu'à Arras. Aussi loin qu'on recule dans les 
âges, cette ville-la a[)paraît par la grâce d'un site 
merveilleu-K, un séjour de plaisance, cité érigeant en 
elle comme au centre de son activité le château du 
prince. L'un des premiers comtes fi'Artois et de 



80 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

Flandre, Baudouin dit de Mons, y éleva en l'an 1068 
un palais magnifique et y tint sa cour une partie de 
l'année, partagé entre son mont de Hainaut et son 
jardin d'Artois. Ainsi apparaît bien le terroir d'Hes- 
din : il est à l'Artois ce que la Touraine est provei^- 
bialement à la France. 

Mahaut tint aussi sa cour à Hesdin dans le château 
rebâti ensuite, l'an 1395, par Philippe le Hardi, pre- 
mier duc de Bourgogne. Dès lors, pour lui et ses 
descendants, Hesdin est le séjour élu où ils viennent 
se reposer, entourés à la fois de magnificence et de 
la naturelle beauté du pays. Que de fois la forêt 
d'Hesdin dût les voir en chasse, le faucon sur le 
poing ! 

C'est au beau château d'Hesdin que Louis XI — 
l'universelle aragne, — vint trouver Philippe le Bon 
pour tenter d'effacer le traité d'Arras en traitant 
avec lui du rachat des villes de la Somme. Amiens, 
Abbeville, Saint-Quentin. 

Hs se connaissaient et avaient vécu ensemble de 
longue date, le renard pliant l'échiné et patelinant 
autour du vieux lion. Etant dauphin et brouillé 
avec son père, le futur roi de France avait vécu 
auprès du duc, puis à la mort de Charles VII, été 
mené par lui à Reims pour le sacrer, y faisant 
môme la mine d'un petit garçon encore en lisières, 
si l'on en croit le chroni(jueur Chastellain, attaché, 
il est vrai, à la maison de Bourgogne. Le neveu 
était pauvre, l'oncle riche et puissant, plus que lui 
populaire et plus acclamé tant à Reims qu'à Paris 
où il avait encore sa résidence. Michelet raconte 
qu'à cette époque du sacre un boucher parisien, de 
ceux qui avaient toujours appartenu corps et âme 
aux ducs, lui cria : « franc et noble duc de Bour- 



-3 
X 

o 




LA RUINE DE LA MAISON DE BOURGOGNE 81 

gogne, soyez le bienvenu en la ville de Paris ! 11 y 
a bien longtemps que vous n'y fûtes quoique on 
vous ait bien désiré. » Mais en ce milieu du 
xv" siècle, les capitales du Nord-Est, Dijon, Arras, 
éclipsaient Paris comme la splendeur de la maison 
de Bourgogne celle de Valois. Tandis que les Tour- 
nelles où le roi se retirait lui paraissaient un nid de 
hibou, l'hôtel d'Artois, situé dans le quartier des 
Halles, symbolisait pour le peuple toute puissance 
et richesse *. 

Aussi fastueux, le château d'Hesdin serait un plus 
délicieux séjour pour Philippe le Bon parvenu à 
l'apogée de sa fortune, s'il n'avait le souci de son 
tîls le duc de Charolais — le futur Téméraire, dressé 
contre lui et complotant avec ses ennemis. Le duc 
est âgé ; de retour en Artois après les fêtes de Paris, 
il a été malade et a dû s'aliter. Remis sur pied, il a 
senti qu'il était devenu bien vieux. Il aspire à la 
paix, au repos. 

L'universelle arafjne n'en connaît point. Le roi 
Louis XI vient flatter chez lui son vieil oncle, 
léblouir par ses mille tours de renarderie, lui arra- 
cher — au grand dépit du duc de Charolais quand 
il l'apprendra — la cession pour 400.000 écus des 
villes qui sont la barrière du royaume. Il eut 
Amiens et Saint-Quentin, non point pourtant ce 
coup Boulogne ni Lille. Chastellain, et Michelet 
après lui, ont raconté le détail de cette longue 

1. « Cet hôtel était une merVeille pour les meubles, la riche 
vaisselle, les belles tapisseries. Le peuple de Paris de toute 
condition, dames et demoiselles. depui> le matin jusqu'au 6oir, 
V Tenait à la file, voyait, béait... il y a\ail entre autres 
choses, la fameuse tapisserie de Gédeon, la plus riche de toute 
la terre, le fameux pavillon de velours qui contenait salle, ves- 
tibule, oratoire et chapelle. » Michelet. Histoire df: France, 
tome VII. 

De PoNi.HEvii.r.K. tj 



82 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

séduction terminée assez brusquement par un 
grand dégoût du duc, quand Louis XI dans la forêt 
d'Hesdin se dévoila à lui trop cyniquement. Mais le 
principal était fait : 

« Il ne bougea plus guère de la frontière du Nord, 
allant, venant le long de la Somme, poussant jus- 
qu'à Tournai, puis se confiant, sen allant tout seul 
chez le duc en Artois, lui rendant à tout moment 
visite, l'attirant par la douce et innocente séduction 
de la reine, des princesses et des dames. Elles 
vinrent surprendre un matin le bonhomme, réchauf- 
fèrent le vieux cœur, l'obligèrent de se montrer 
galant, de leur donner des fêtes. Il en fut si aise et 
si rajeuni qu'il les retint trois jours de plus que le 
roi ne le permettait. 

« Charmé d'être désobéi, il prit ce bon moment 
près de l'oncle, accourut à Hesdin, l'enveloppa, 
tournant tout autour, l'éblouissant de sa mobilité, 
avec cent jeux; de chat ou de renard... A la longue, 
le croyant étourdi, fasciné, il se hasarda à parler, 
il demanda Boulogne. Puis la passion l'emportant, 

il avoua l'envie qu'il aurait d'avoir Lille C'était 

dans une belle forêt : le roi promenait le duc, qui le 

laissait causer Enfin, enhardi par sa patience, il 

lâcha le grand mot : « Bel oncle, laissez-moi mettre 
à la raison beau-frère de Charolais : qu'il soit en 
Hollande ou en Frise, par la Pàque-Dieu, je vous le 
ferai venir à commandement... » Ici il allait trop 
loin ; le mauvais cœur av.ait aveuglé le subtil esprit. 
Le père se réveilla, et il eut horreur... Il appela ses 
gens pour se rassurer, et sans dire adieu il prit 
brusquement un autre chemin de la forêt '. » 

1. Michelel. Histoire de France lome VII. 



LA Rl'iNK DE LA .MAISON DE BOURGOGNE 83 

N'importe, ce sont seulement quelques années de 
patience à prendre. Philippe le Bon va mourir, le 
Téméraire courra à la ruine avec sa hâte fébrile, 
tout viendra à souhait poui* celui qui aura su 
attendre. Le roi humble et volontairement pauvre 
d'aspect, portant houseaux, vêtu en pèlerin d'une 
cape de gros drap gris, aura presque entier l'héri- 
tage des tastueux ducs de Bourgogne. Nous sommes 
en 1463 : en 1477, avant de prendre Arras, il aura 
enlevé de force et brûlé Hesdin où maintenant il 
vient de ruser. 

Mais auparavant la capitale de l'Artois connaît 
encore des jours de fête, celui par exemple, le 
15 mars 1469, où le duc qui sera le dernier de sa 
maison, Charles le Téméraire, fait sa joyeuse 
entrée. Elle eut lieu selon la coutume par la porte 
Saint-Michel, le duc ayant à ses côtés son chancelier, 
et son premier chambellan Philibert de Savoie, le 
propre frère de la reine de France. Devant lui, un 
de ses écuyers marchait, portant son épée, précédé lui- 
même par quatre cents porteurs de torches allumées. 
11 faisait nuit, mais toutes les façades des maisons 
avaient été illuminées par ordre des échevins. De la 
Ville où il avait son palais do la Gour-le-Corate. 
Charles Le Téméraire passa à la Cité où il voulut 
loger au palais épiscopal, soi-disant par crainte 
d'une épidémie qui régnait en ville. Peut-être aussi 
voulait-il marquer au roi de France dont la Cité 
relevait en principe, qu'elle était bien encore à lui, 
duc de Bourgogne. C'est là que le lendemain matin 
à neuf heures les échevins lui apportèrent les pré- 
sents d'usage : des pots à vin. une aiguière et un 
gobelet, le tout en argent. 



S4 ARRAS ET l' ARTOIS DÉVASTÉS 

Tout ce jour le populaire se divertit aux mora- 
lités représentées sur des échafauds par les soins 
des mêmes échevins. On y voyait, nous dit un his- 
torien local*, « Manlius Torquatus jugeant son fils, 
et le roi d'Aragon punissant un ministre coupable : 
c'était un hommage à la sévérité du duc qui, récem- 
ment, avait condamné à mort le gouverneur de 
Flessingue convaincu, d'une action criminelle ». 
Chacune des confréries qui donnaient les moralités 
avait reçu cent sols pour sa peine ^ ; et le prince 
d'honneur du corps des drapiers rivalisait avec le 
prince des Loquebaux des bouchers, sous la gou- 
verne de Yabbé de Liesse, personnage chargé de 
temps immémorial de l'organisation des réjouis- 
sances. Si les ducs de Bourgogne étaient populaires 
à Paris, combien davantage 4 Arras, on le juge 
aisément î 

Le désastre qui va frapper cette ville coïncidera 
avec la ruine de la maison. Le Téméraire battu 
déjà par les Suisses à Granson et à Morat est tué 
sous les murs de Nancy le 4 janvier 1477 et l'on 
retrouve le surlendemain son cadavre pris dans la 
glace et rongé par les loups'. Louis XI aussitôt 



1. Lecesiie. 

2. Shakespeare nous montre de même dans le Songe d'une 
nuit d'été des artisans se réunissant pour jouer une pièce. 
Durant tout le moyen âge, les mœurs furent à peu de choses 
près semblables des deux côtés du détroit, seulement plus 
douces en France. 

:i. Le trésor de la cathédrale de Berne contient dix tapisse- 
ries d'Arras qui viennent du pillage de la tente du duc après 
Granson. On y remarque un« Adoration des Mages, La glori- 
fication de Justice, Vhistoire de Jules César. La fameuse 
série de Nancy, la Condamnation de Banquet provient de là 
même source, comme aussi l'hi.-loire d Eslher et Assuérus. 



LA RUINE DE LA MAISON DE BOURGOGNE 8d 

vient s'emparer de la ville « objet de toutes ses 
concupiscences — a écrit Michelet* — parce qu'elle 
était deux fois barrière et contre Calais et contre la 
Flandre ». Mais il avait affaire en Artois à un 
peuple obstinément bourguignon de coeur parce 
qualtaché à des franchises que les ducs avaient 
toujours respectées. 

Il gagna d'abord le gouverneur d'Hesdin, Raoul 
de Lannoy, lun des principaux chefs bourguignons, 
et prit la ville. Ensuite il alla à Boulogne-sur-Mer 
confier à la Vierge la seigneurie d'une ville dont il 
entendait bien être seul maître à toujours -. Enfin il 
vint à Arras, entrant dans la Cité qui relevait de 
lui, et d"où il trouva moyen de passer dans la Ville. 
Le 17 mars il y reçut à l'abbaye de Saint- Vaast le 
serment des échevins, en dépit d'une légère émeute 
populaire. Se montrant gracieux, il leur rendit les 
clefs de la ville ; et réduisit la gabelle du vin pour 
plaire aux petits, en même temps que pour être 
agréable aux bourgeois il leur accordait les privi- 
lèges de la noblesse. Le 1" avril, les lettres qui 
annonçaient le nouvel état de choses furent lues à 
l'hôtel de ville, puis le roi quitta sa bonne ville pré- 
sumée pour aller se reposer dans son château 
d'Hesdin, hérité des ducs comme tout le reste. Mais 
derrière lui, le parti qui entendait demeurer sous 

1. Histoire de France, tome VII. 

2. Boulog:De fut durant tout le moyen âge un des principaux 
pèlerinages de la chrétienté au même titre que Lorelte, Sainl- 
Michel-au-péril-de-la-mer ou Saint-Jacques- de-Compostelle. 
Après le traité signé à Arras dans l'automne de 14X5, nous 
voyons le bon duc Philippe s'en départir le il octobre pour 
venir remercier la mère de Dieu dans son sanctuaire de Bou- 
logne. Il est à noter que dans la principale rue de la haute 
ville, celle par laquelle passait le flot des pèlerins, il existe 
encore un I/ôlel de Boun^orjne. 



86 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

l'obéissance de M"« de Bourgogne — la fille du 
Téméraire — ferma les portes de la Ville à la Cité 
où M. du Lude commandait une garnison française, 
et se porta à l'abbaye de Saint- Vaast en criant : 
Tuez, tuez ! 

Cependant les plus raisonnables obtinrent que 
l'on envoyât des députés à Hesdin, l'un d'eux étant 
M. Oudart, notable bourgeois auquel le roi avait 
conféré la seigneurie en son parlement de Paris. Il 
les reçut bien et leur permit d'aller à Gand consul- 
ter Ml'» de Bourgogne : mais ayant appris sur ces 
entrefaites que sa garnison d'Arras avait reçu de 
sérieux renforts, il les fit rejoindre à temps et 
ramener à Hesdin où ils furent décapités et exposés 
en public. La vengeance du roi éclata surtout au 
sujet de cet ingrat Oudart auquel il avait donné une 
charge de président ; il écrivit alors cette lettre 
où la rancune se montre atroce * : « Afin qu'on con- 
nût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un beau cha- 
peron fourré : il est sur le marché d'Hesdin, là où 
U préside. » Le prévôt Tristan l'avait fait d'abord 
enterrer : on le déterra pour l'exposer de la sorte. 

Ce fut par la brèche, le 4 mai. que le roi rentra 
dans Arras après un siège au cours duquel il pensa 
périr, visé qu'il fut de près par un arbalétrier dont 
il eût reçu le carreau si un boucher d'Arras n'avait 
détourné le coup. « Vous m'avez été rudes, dit-il 
aux habitants rassemblés sur la petite place devant 
le monument de la Sainte-Chandelle, — je vous le 
pardonne, et si vous m'êtes bons sujets, je vous 
serai bon seigneur. » Il ordonna cependant que l'on 
en mit à mort un certain nombre dont l'arbalétrier 

l. Citée par Michelet. 



LA RUINE DE LA MAISON DE BOURGOGNE 87 

qui avait failli le tuer*. Les pauvres gens expièrent 
cruellement leurs bravades renouvelées du siège 
de 1414. et le dicton d"un esprit bien picard affiché 
par eux sur l'une des portes : 

(Juand les souris mangeront les chais 

Le roi sera seigneur dArras. 
(Juand la mer qui est grande et lée, 

Sera à la Saint-Jean gelée. 

On verra par-dessus la glace 

Sortir ceux d'Arras de la place. 

Ce fut pis, le roi parti. Le gouverneur laissé par 
ui. M. du Lude, et son compère maître Guillaume 
Cerisais. tuaient pour confisquer, voyaient partout 
des complots et les faisaient naître. Quand le roi 
revenait dans Arras, la crainte d'un soulèvement 
populaire lui faisait publier de belles promesses 
quil ne tenait pas. De part et d'autre on vivait en 
méfiance. Louis XI y séjourna pourtant en 1477, où 
il y reçut la visite du roi de Portugal, et en 1478 où 
il tint un ciergtj à la procession de la Fête-Dieu sans 
parvenir à désarmer les suspicions des irréductibles 
Arrageois -. 

1. M. Boutry dans Ari-ns, non histoire et ses monuments 
rapporte d'après un vieu)^ chroniqueur la visite que fit alors 
Louis XI à Tours nourri de temps immémorial dans labbaye de 
Saint-Vaast en souvenir df ceux que l'apôtre de la Gaule Bel- 
pique aurait trouvé sur les ruines de l'église primitive bâtie 
par saint Diogène. 

« 11 voulut voir l'ours auquel il fit grands ébattements ; puis 
il (it mettre un chien avec ledit ours . mais le chien oncques 
n'osa se mouvoir d'un onguelet. et quand le Roi vit ce : Or, 
lais que mon chien n'ait nul mal. dit-il à un nommé Jehan 
Haret, dit boquillard, (|ui était le gardien dudit ours. Cestuv 
entra dedans en donnant à manger à l'ours, et en même temps 
le chien saillit hors du logis, et le roi donna au dit Haret un 
écu d or. » 

1. Il ne semble pas y avoir passé toujours le temps aussi 
dévotement. « Se trouvant un jour à Arras sans argent, il 



88 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

Ces deux années se passèrent de la sorte : puis 
en 1479, ils réussirent par un complot secret à faire 
échouer une entreprise de Louis XI sur Douai. 

« Les Français de la garnison d'Arras, — raconte 
Barante, — résolurent d'y entrer par surprise. Ils 
marchèrent toute la nuit, se cachèrent dans les blés 
aux environs des murailles, et attendirent que la 
porte fût ouverte. Quelques-uns s'étaient vêtus en 
paysans, et portaient du pain et des vivres ; ils 
comptaient entrer comme gens venant au marché, 
puis se saisir de la porte et appeler les autres à 
leur aide. Par malheur, un bourgeois d'Arras, qui 
avait vu les apprêts et su le seci-et de cette entre- 
prise, avait sur-le-champ envoyé à Douai une 
femme, bonne Bourguignonne comme lui, pour tout 
raconter à un de ses amis. Les magistrats et les 
capitaines de Douai, informés du complot, tinrent 
la porte fermée, firent avancer une couleuvrine, et 
tirèrent sur le lieu de l'embuscade. Les Français se 
voyant découverts, s'enfuirent à la hâte, laissant 
après eux les haches et outils de fer qu'ils appor- 
taient pour briser les portes '. » 

En réponse à ce qu'il considéra comme une trahi- 
son, la colère du roi fut terrible. Au mois de 
juillet 1479, il fit raser les remparts et chassa de 
leurs maisons tous les habitants d'Arras qu'il voulut 
être désormais nommée Franchise pour abolir tout 
souvenir de son passé, et qu'il peupla par force de 



emprunta à Jacques Hamelin, un de ses serviteurs, la somme 
de trois cent vingt livres seize sous huit deniers pour l'em- 
ployer à ses plaisirs et voluptés, ainsi que cela a été trouvé 
écrit dans les comptes de ses dépenses. » Baranle, tome XII 
de V Histoire des ducs de Bourgogne. 

1 . Barante, tome XII. 



LA RUINE DE LA MAISON DE BOURGOGNE 89 

gens de tout état et profession pris ailleurs dans le 
royaume, à Paris, Rouen, Orléans, Lyon, Tours ; en 
Auvergne, en Limousin, en Languedoc. Dans l'in- 
tervalle la ville fut déserte et il n'y resta pas même 
un moine dans l'abbaye de Saint- Vaast transformée 
en caserne pour les francs-archers du roi. 

C'est donc à Franchise, ombre d'Arras, que se 
rencontrèrent en 1482 pour l'affaire delà succession 
de Bourgogne les ambassadeurs de Maximilien 
d'Autriche et ceux du roi, qui avaient pour mission 
de régler les fiançailles de Marguerite d'Autriche 
avec le dauphin de France. Les Etats de Flandre 
n'avai-ntpas envoyé moins de quarante-huit députés. 
Pour Louis XL ils étaient moins nombreux : M. d'Es- 
querdes, Olivier de Coetmen. gouverneur d'Arras, 
le président de Vacquerie, et Jean Guérin, maître 
d'hôtel du roi. Les pourparlers furent courts, toutes 
choses étant réglées à l'avance et les envoyés se 
souciant peu de séjourner l'hiver dans Arras ruiné 
et dépeuplé. S'il en était parmi eux qui se sou- 
vinssent du triomphant été de 143.5, ils devaient 
trouver que cette paix-ci ressemblait peu à l'autre. 
Aucunement en effet, puisqu'autant la première 
avait paru sceller le triomphe de la maison de 
Bourgogne, autant celle-ci en marquait la ruine et 
morcelait ses anciennes possessions. L'Artois notam- 
ment y était reconnu bien du roi de France en 
même temps que la Bourgogne, à titre do dot de 
M"« Marguerite. 

Il fut stipulé par surcroît qu'Arras serait gouverné 
d'après ses droits, usages, privilèges accoutumés, 
au nom du futur époux, le dauphin de France. « Les 
ambassadeurs de Flandre demandèrent que les 
habitants de Franchise ou Arras, qui étaient épars 



90 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

soit dans le royaume, soit ailleurs, eussent permis- 
sion de retourner librement dans leurs maisons ou 
habitations pour y reprendre leur marchandise ou 
métier. Gela fut accordé pour ceux qui étaient réfu- 
giés dans les états de l'Archiduc; quant à ceux du 
royaume, il y avait été pourvu, répondirent les am- 
bassadeurs du roi*. » 

Ceux de Flandre dépeignirent encore « Â.rras, 
Aire, Lens, Bapaume, Béthune, et tous les villages 
environnants... déserts et abandonnés de leurs habi- 
tants ; ils demandèrent que pour restaurer ce mal- 
heureux pays d'Artois, et afin qu'il pût se repeupler, 
on l'exemptât pendant douze ans de tous aides et 
impôts ordinaires et extraordinaires, ainsi que de 
tous les arrérages. Le roi accorda six ans. » 

Ce ne fut que sous Charles VIIÏ que l'Echevinage 
fut rétabli dans ses anciens privilèges et coutumes, 
et que les moines de Saint-Vaast purent rentrer 
dans leur abbaye. Alors enfin, ses habitants étant 
revenus, Arras redevint Arras ; mais le cruel traite- 
ment qu'elle avait subi ne fut pas oublié de si tôt. et 
nous en trouvons un écho dans les rimes curieuses 
intitulées par Georges Chastellain : Becollection des 
merveilles advenues en noire temps-. » 

« Pour chose assez pi'écise, 
.lai vu en nos tenans 
Arras nommer Franchise 
El changer les manans ; 
Comme infâmes et viles 
Les hoirs en débouter, 
Et gens d'estranges villes 
Y venir habiter. » 

1. Baranle. 

2. Ce poème figure à la suite de V Histoire des ihirs ilf Boiir- 
(/ogne de Barante, 



CHAPITRE VII 
L'ARTOIS SÉPARÉ DE LA FRANCE 

Les Allemands pillent Arras en 1492. — L'hôtel de ville est 
achevé et le décor des places réglé sous la domination espa- 
gnole. — Tapisseries exécutées d'après les cartons de Raphaël 
— Les malheurs des Pays-Bas. 

CoNCORDANCK. — Dans le décor hispano-flamand 
des deux places. 

Le libre rjé nie d' Arras avait élevé sous la domina- 
tion espagnole les maisons à arcades et à pignons des 
deux places, dominées par l'hôtel de ville, et celui-ci 
par le beffroi. C'est vers ces ruines des édifices com- 
munauœ que nous nous tournons en ce moment. Et il 
nous souvient d'y avoir vu encore un obus non éclaté, 
comme la signature brutale des destructeurs. 

Bourguignonne, Arras était toujours franraise. 
Voici qu'elle va cesser de l'être par sa volonté pen- 
dant un siècle et demi au lendemain même de ce 
traité de 1483 qui semble consacrer son rattachement 
plus étroit à la couronne. Charles VIII a eu beau 
tenter de réparer le tort fait à la ville par son père, 
rétablir les Arrageois exilés dans leurs maisons, leur 
rendre les privilèges anciens, le ressentiment per- 



92 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

siste si vif contre le roi de France — peu importe à 
leurs yeux qu'il soit Charles ou Louis — qu'ils vont 
de propos délibéré se donner à cette maison d'Au- 
triche héritière des Bourgogne. Mais eux. les ducs, 
étaient du sang de France. Et en 1435, à Arras, qu'il 
avait parlé impérieusement en Philippe le Bon ! 

Une conjuration populaire eut lieu dans la nuit 
du 4 au novembre 1492. Un boulanger de la ville. 
Jean Le Maire dit Grisard, ouvrit les portes d'Arras 
aux lansquenets de Maximilieu d'Autriche, Alle- 
mands pillards qui dès le jour suivant, après avoir 
défoncé et bu sept cents tonneaux de vin sur le 
grand markiet se répandirent dans la ville, entrant 
de force dans les maisons et y volant tous objets 
précieux, allant jusqu'à emprisonner Tévêque et 
s'emparer du trésor de la cathédrale. Presque un an 
durant ils tinrent garnison à Arras au grand dam 
de ses habitants. Le traité de Senlis (14 mai 1493), 
qui assurait à Maximilien la possession de l'Artois, 
était promulgué depuis yjlusieurs mois quand ils 
quittèrent enfin la ville à laquelle leur présence 
avait coûté plus de huit cent mille écus. Ainsi 
débuta pour Arras la domination de la maison 
d'Autriche qui devait durer jusqu'en 1640. 

Au cours de cette longue période, le Beffroi com- 
mencé en 1463 là où s'élevait autrefois la Halle aux 
cuirs, fut achevé l'an 15.54. La ville s'embellit nota- 
blement; les logis de bois, proie désignée pour l'in- 
cendie, furent interdits en 1574. Et Philippe II roi 
d'Espagne, consacrant par un édit du 23 mars 15S3 
une initiative antérieure des échevins, régla le décor 
des deux places célèbres en imposant de les rebâtir 
toujours dans le même style. II a duré à peu près 
intact, épargné en somme par l'injure du temps, 



LARTOIS SEPARE DE*LA FRANCE 93 

jusqu'à celle reçue des barbares en l'automne de 
1914. 

Regardons ce qu'il fut sur quelque gravure an- 
ancienne, puisque les obus allemands ont réussi à 
le détruire partiellement, et reconstituons-le par la 
pensée dans sa beauté primitive. L'hôtel de ville se 
dresse devant nous. Regardons sur les sept arcades 
gothiques fleuries et flamboyantes s'élever huit 
fenêtres semblables mais plus élancées encore, au 
centre desquelles s'ajoure un balcon et que surmonte 
une balustrade curieusement découpée là où com- 
mence le toit. En arrière, le beffroi de Jacques le 
Garon, architecte de l'abbaye de Marchiennes et 
élevé pour son chef-d'œuvre à ia dignité de bour- 
geois d'Arras, commence la prodigieuse ascension 
qui met à 75 mètres du sol le lion d'Arras, son cou- 
ronnement. L'horloge de ce befl'roi provenait de 
Thérouanne détruite ; un carillon y tintait, com- 
plété par quatre grosses cloches, la Bancloque ou 
Joyeuse, là. cloche du guet, la cloche du couvre-feu, 
et placée tout en haut dans la couronne, immédia- 
tement en dessous du lion, la cloche d'alarme. 

Les places complétaient cet hôtel de ville et son 
beffroi. Leurs maisons hispano-flamandes à pignons 
dentelés avaient eu leur expression totale dans la 
Maison Commune. Elles lui faisaient corlOge, ache- 
minant l'étranger vers elle, comme encore mainte- 
nant à Bruxelles les logis des corporations sont les 
compagnons naturels de celui du roi. Les deux 
ensembles, Arras et Bruxelles, ne furent-ils pas con- 
çus dans le même temps ! — Heureuse Bruxelles, 
ville toujours puissante et dorée quand sa rivale de 
jadis gît dans la cendre. 



94 ARRAS ET* l'aRïOIS DÉVASTÉS 

S'il nous fallait une preuve de plus de la conti- 
nuation de Tactivité d'Arras sous la domination 
espagnole, un témoignage que son génie inventif 
subsiste intact, nous le trouverions dans les tapisse- 
ries qu'elle ne cesse encore de produire. Ce sont des 
Arazzi, les tapisseries conservées à Beauvais qui 
s'inspirent des Illustrations de Gaule et sincjularilés 
de Troyes, ouvrage de Jean Lemaire de Belges publié 
vers 1509 et qui eut grand succès. On y voit les rois 
de la Gaule cent ans après le Déluge et jusqu'au 
temps du siège de Troie. La cathédrale de Beauvais 
y est représentée sur la tapisserie du roi Belgius, 
la cathédrale de Reims sur celle qui rassemble les 
rois Ré mus et Francus, des aspects de Paris vers 
153Û — date marquée sur ces pièces remarquables 
— Ogui'ent tout naturellement comme fond au per- 
sonnage du roi Paris. 

Mais en tant que merveilles de technique, l'hon- 
neur des haute-lissiers d'Arras au début du xvf siè- 
cle, ce sont les tapisseries exécutées d'après les car- 
tons de Raphaël et destinées aux salons du Vatican : 
la Pèche Miraculeuse, le Massacre des Innocents y la 
Guérison du Boiteux, Saint Paul et saint Silas reti- 
rés de prison par un tremblement de terre, Elymas 
rendu aveugle, la Conversion de saint Paul, la Des- 
cente du Saint-Esprit, la mort de saint Etienne, la 
Résurrection, V Ascension, l'Adoration des Bergers, 
V Adoration des Mages, la Présentation au Temple, 
le Repas d'Emmaiis, saint Paul dans V Aréopage, la 
Mort d'Ananie. 

Tous les cartons originaux peints de la main de 
Raphaël et de ses élèves furent envoyés à Arras où 
il fallut bien pour les traduire en tapisserie qu'ils 
fussent découpés par les ouvriers. Ils y demeurèrent 



l'aRTOIS séparé de la FRANCE 95 

ensuite, selon la tradition, oubliés dans une cave, 
vraisemblablement une de celles qui existent encore 
sous les maisons des deux places et qui purent fort 
bien servir d'ateliers, éclairées et aérées quelles 
sont, divisées en travées par de belles colonnes à 
chapiteaux gothiques. C'est là que Rubens les aurait 
retrouvées* et lait acheter au roi d'Angleterre 
Charles l^-, les sept du moins qui sont actuellement 
à Hampton court et dont Caylus qui les y vit en il2-2 
louait l'état de conservation. Ces cartons sont la 
Mort d'Ananie, Elymas rendu aveugle, la Guérison 
du Boiteux, la Pêche miraculeuse. Saint Paul devant 
V Aéropage, Saint Paul et saint Silas. « Pasce oves 
meas » -. 

Même après que Louis XI eût passé, l'art de la 
tap'isserie était donc encore florissant à Arras. II le 
demeura tout le xvp siècle, et c'est ainsi que nous 
voyons Cliarles-Quint au milieu de ses guerres avec 
François I", accorder des saul-conduits à des mar- 
chands d'Arras pour l'expédition de tapisseries^. Le 
musée de Gluny en a d'ailleurs conservé qui sont de 

1 . Sur tout ceci, voir Van Drivai en son Hisloii e des tapis- 
series d'Arras. 

2. Van Drivai signale aux musées de Dresde et de Berlin des 
tapiï^series d'.\rras de cette série de Rapha<"l. et il cite à ce 
sujet le livre de Viardot sur les Musées d'Allemuijne : « Per- 
sonne ne sait au juste combien d'exemplaires de la série furent 
exécutés par la fabrique d'Arras. Oue seraient-ils devenus ? L'on 
ne détruit pas, Ion ne perd pas à la légère des tapisseries de 
Flandre faites sur des dessins de Kapha^l. L'unique collectiou 
complète (à peu près» est celle du Vatican. ^> 

Toujours d après Van Drivai, l'exécution de ces tapisseries à 
Arras aurait été surveillée par les peintres Bernard Van ()rlev 
et Michel Coxie. 

3. Sauf-conduits accordés le 15 juillet et le 22 aoiit 1543 
à Eloi et Honaveoture (iontyer. Jean et (Jérard Hertin, Pierre 
Vignon, marchands d'.^rras. pour l'expédition de 200 paquets 
de tapisserie. Van hiival. 



96 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

ce siècle, et notamment l'Histoire de David et Belli- 
sabée' . Van Drivai en signale une encore, datée de 
1597-, qui allégorise les Malheurs des Pays-Bas, dont 
Arras s'est toujours reconnue faire partie, picarde 
et française qu'elle soit pour autant. 1597, c'est l'an- 
née où elle accueille à coups de canon Henri lY qui 
essaie sur elle une tentative. Mais voici la descrip- 
tion de Van Drivai : « Une femme toute éplorée est 
assise au centre de ce tableau. Assaillie à la fois par 
quatre hommes armés et en fureur, elle est à demi 
renversée, dans l'attitude de la plus vive désolation. 
Cette femme représente les Pays-Bas. Il n'y a pas 
à s'y méprendre, ce nom est écrit en toutes lettres 
près de son pied droit ; les écussons de ses dix-sept 
provinces sont d'ailleurs suspendus en longue ligne 
au-dessus de sa tête, protégés par la Fidélité, qui 
sort des nues, mais assaillis par VEtivie aux traits 
ignobles, et par la Dissidence qui s'éloigne en lan- 
çant des menaces. A droite et à gauche, au-dessous 
de ces deux emblèmes des passions dévastatrices, 
vous en voyez deux autres qui achèvent de vous 
donner l'explication de tous ces malheurs. C'est 
l'ambition, avec son sceptre, sa couronne, ses 
magnificences inutiles : c'est l'avarice qui jette pêle- 

1. Le catalogue du musée le? donne pour tapisseries de 
Flandre, sans plus de précision. Je les ai longuement examinées 
avec le conservateur actuel, M. Haraucourt et crois pouvoir 
les attribuer à Arras, comme Van Drivai. On y remarque en 
effet, une mesure et une grâce rares en Flandres proprement 
dite. 

Par ailleurs, le musée de Cluny vient d'installer dans une 
salle nouvellement ouverte au public des tapisseries reconnues 
pour être d'Arras à coup sûr et qui représentent la Vie de 
sailli Etienne sur une longueur totale de 44 mètres. Elles sont 
exquises de vérité et de couleur. 

2. A Douai dans une famille. la famille Maroniez, — ori- 
einaire d'Arras. 



L ARTOIS SEPARE DE LA FKA.NCE 9 / 

iiièle dans ses coffres des vases précieu.v, de lardent 
et de l'or. Au loin l'incendie brille, les ruines 
s'amoncellent. Les quaUiî lioiiuncs qui tourmentent 
les Pays-Bas éplorés sont fort reconnaissables à leur 
costume et à leurs emblèmes. D'ailleurs une longue 
inscription ai-hève de nous donner la clef du toute 
cette vive allégorie. 

•i L'EspagDol, le Françaié et l'Auj^Iais, et les miens ; 
f'auvre Pays-Bas, out ravi de mes bjeus, 
Superbe, ambitieux, hérétique et avares 
Et les vaincs ricliesses, et les dépouilles rares, _ 

El de tout point gâte - 

Ce qu'avais de beauté. • 

On sunge aux paroles de Flécliier dans sun orai- 
son funèbre de Turenne: « Flandre, théâtre sanglant 
où se pressent tant de scènes tragiques, triste et 
fatale contrée, trop étroite pour contenir tant d'ar- 
mées qui se dévorent ! » C'est bien ici une longue 
lamentation, figurée selon le génie propre à Arras. 
11 semble quelle ait pressenti son déclin. Sans doute 
quand elle redevient française, en 1640, mille cinq 
cents métiers bruissaient encore dans la ville qui fut 
— et n'a cessé de demeurer dans l'histoire de la 
civilisation — la ville des tapisseries. Mais dans 
notre seconde culture, toute classique, retrouvera- 
t-elle jamais la place qu'elle eut dans la première, 
le temps où les Jeux de ses trouvères, d'abord repré- 
sentés sur ses places, essaimaient ensuite dans toute 
la chrétienté, le temps où. lille chérie des grands 
ducs d'Occident, elle accordait la paix à cette même 
chrétienté ? 



l)t l'uNcUEMLLE. 



CHAPITRE VIII 
L ARTOIS REVIENT A LA FRANCE 

Le siège de 1640. — Culture du xvu® siècle. — Arras se fond 
daus la vie naliouale. — Les Etats d'Artois et la frégate qu'ils 
offrirent aux Américaius. — Jeunesse de Robespierre. — 
L'échafaud dressé à Arras sur la place du théâtre. 

CoNcouuANGE. — De l'hôtel des États d'Artois 
à la maison de Robespierre. 

Placés en face des ruines de l'hôtel de ville, nous 
apercevons à notre gauche au delà d'un espace laissé 
vide par le bombardement, un hôtel du XVIII'' siècle 
décoré de sculptures gui fut celai des Etats d'Artois. 
Cette institution ne se contenta pas de sauvegarder 
les libertés de la province : elle voulut encore aider 
au delà des mers celle des Américains en leur offrant 
une frégate gréée à ses frais : Z' Artois. 

C'est à la même époque^ en 1785, que fut construit 
le théâtre dont le style à l'antique représente bien 
une France modelée alors depuis deux siècles sur 
la Grèce et sur Rome. Et il vit un des plus sanglants 
épisodes de la Révolution qui termina l'ancien 
régime : les exécutions ordonnées à Arras par 
Lebon. 

En face du théâtre s'ouvre la rue des Rappor- 



l'AHTOIS revient a la FRANCE 99 

leurs. Là, au n" o, se trouve la maison kabitee par 
Robespierre avant que, de pelit avocat, il devint l'un 
des tribuns populaires. 

Au xvii« àiècJc, avant que Ja Frauce eut le grand 
Roi, elle eut le grand Cardinal, Richelieu, qui pour- 
suivit la vieille politique de Louis XI avec infiniment 
plus de succès que lui, et pi épara la délinitivc unité 
française. C'est ainsi que la guerre de Trente ans 
nous valut, outre l'Alsace et le Roussillou, le retour 
de l'Artois. 

Trois armées le reprirent eu 1040, conduites par 
les maréchaux de la Meilleraye, Chàtillon et 
Ghaulnes. Elles parurent sur le Mont Saiut-Éloi et 
investirent Arras, nouvelle Alésia, par de formida- 
bles circonvallations. Quand les Espagnols s'avan- 
cèrent pour attaquer ces lignes, Richelieu eut 
une réponse énergique aux envoyés des trois maré- 
chaux : « Sortez, ou ne sortez pas de vos lignes ; 
mais, si vous ne prenez point Arras, vous en répon- 
drez sur vos tètes. » Par le fait, elles ne furent pas 
attaquées, et Arras fut prise après trente-cinq jours 
de tranchée, le 10 août. Une fois de plus le narquois 
dicton picard inscrit sur les portes avait eu tort : 

« Quand les souris raingeront les cats, 
Le roi d'Arras seigneur sera. » 

Mais Arras en notre pouvoir, restait à débarrasser 
l'Artois des bandes espagnoles, ce qui ne fut achevé 
qu'en 1648 par la victoire de Condé à Lens. Et le 
même Condé ne devait-il pas, hélas, six ans plus 
tard, ayant passé au service de l'Espagne pour une 
querelle personnelle, tenter de reprendre Arras 
pour elle. Turenne, plus audacieux que l'ennemi ne 



100 AHRAS ET LAHTOIS DÉVASTÉS 

Tavail élé en d640, attaqua les lignes des assié- 
geants, forçant Condé à la retraite et sauvant 
Arras. La ville avait été jugée si importante à con- 
server, et telle fut la joie publique de ce succès, que 
le jeune roi de seize ans — le futur Roi-Soleil — 
accourut y faire une entrée triomphale et s'assurer 
par sa bonne grâce personnelle de la fidélité des 
habitants. 

Condé, Turenne, noms que l'on ne peut piononcer 
sans un frémissement. Le texte sublime de Bos- 
suet nous revient ici en mémoire, cette comparai- 
son fameuse où il dit : 

« Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus 
avec des caractères si divers, pour ne pas dire si 
contraires? L'un paraît agir par des réflexions pro- 
fondes, et l'autre par de soudaines illuminations ; 
celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que sou 
feu eût rien de précipité ; celui-là, d'un air plus 
froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à 
faire qu'à parler, résolu et déterminé au dedans, 
lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. 
L'un dès qu'il parut dans les armées, donne une 
haute idée de sa valeur et fait attendre quelque chose 
d'extraordinaire, mais toutefois s'avance par ordre, 
et vient comme par degrés aux prodiges qui ont 
fini le cours de sa vie : l'autre comme un homme 
inspiré, dès sa première bataille, s'égale aux maîtres 
les plus consommés. L'un, par de vifs et continuels 
efforts, emporte l'admiration du genre humain, et 
fait taire l'envie ; l'autre jette d'abord une si vive 
lumière, qu'elle n'osait l'attaquer. L'un enfin, par 
la profondeur de son génie et les incroyables res- 
sources de son courage, s'élève au-dessus des plus 
grands périls, et sait même profiter de toutes les 



l'aRTOIS revient a la FRANCE 101 

infidélités de la fortune : l'autre, et par l'avantage 
d'une iiaute naissance, et par ces grandes pensées 
que le ciel vous envoie, et par une espèce d'instinct 
admirable dont les hommes ne connaissent pas le 
secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses 
desseins, et forcer les destinées ^ » 

Il n'était pas inutile de citer cette page fameuse 
pénétrée d'éloquence grecque et latine, au riîoment 
où nous voyons Arras retourner à la France et la 
trouver dans un développement avancé de notre 
seconde culture, modelée sur le génie méditerranéen 
avec une fidélité qui n'a pas laissé parfois que de 
contrarier notre génie national, et la libre montée 
de la sève dans ce chêne gaulois auquel les Francs 
suspendirent leurs armes. 

A cette date de 1640, Corneille vient de révéler 
avec le Cid la forme enfin parfaite — après les 
tâtonnements de Jodelle, Garnier et Rotrou — d'une 
tragédie française directement inspirée de l'antique. 
Le Poussin a exécuté ses toiles les plus fameuses, 
emplies par une méditation dune qualité admirable 
et dont on ne surpassera jamais l'expression. Des- 
cartes a donné son Discours sur la méthode. Tout 
annonce qu'une grande ère commence : le siècle de 
Louis XIV, appelé à être comparé à ceux de Périclès 
et d'Auguste. Perrault pourra sans injustice prendre 
parti pour les Modernes contre les Anciens. Les 
chefs-d'œuvre des lettres et des arts vont se suc- 
céder pendant cent ans, jusqu'à l'épuisement trahi 
par la pâle tragédie de Voltaire et la languissante 
peinture de Boucher. 

1 . Oraison funèbre dr» (.nuis de Ronrloii, pijnre «ie ConJé, 



102 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

Mais dans cette éblouissante culture dont le 
défaut est malheureusement de n'être ni autochtone, 
ni profondément nationale, quelle place y a-t-il 
pour Arras, placée qu'elle est au Nord? Et la. cité 
reine du xiii" siècle ne va-t elle pas se trouver ser- 
vante et cendrillon dans une civilisation où le Midi 
commande ? Par surcroît, la monarchie absolue telle 
qu'elle se révèle dès lors par une centralisation exces- 
sive, ne permet plus aux provinces de respirer 
aussi librement que par le passé, d'être elles-mêmes 
et d'obéir à leur génie propre comme au temps où 
elles étaient autant de républiques dans la monarchie 
tempérée, — conformément aux traditions franques, 
— du xiii^ siècle. Nous avons vu ce qu' Arras fut 
alors. Au xvii» au contraire, nul nom n'y apparaît 
grand *, nulle œuvre que la citadelle construite par 
Vauban sur l'ordre de Louis XIV pour lui répondre 
de la ville, et qui fut, en fait, la Belle Inutile. Au 
xviii" nous rencontrons deux noms : l'abbé Pré- 
vost -, — toute la galanterie de l'époque — et Maxi- 
milien Robespierre, — sa faillite sanglante. 

Et pourtant il fallait qu'Arras, où l'on n'a jamais 
cessé de parler notre langue, redevînt ville fran- 
çaise. La cité qui avait créé la première forme de 
notre art dramatique, celle en qui se résume à peu 
de chose près léclat de nos lettres au xiii« siècle ; et 
qui ensuite par ses tapisseries aussi vives que les 

1. Notons cependant que deux sculpteurs, Anselme Flamen 
et Hurtrel, nés en Artois, l'un à feaint-Omer et l'autre à 
B('*thune. ont laissé de leurs œuvres dans les jardins de Ver- 
sailles. El au xYiii" siècle, le musicien Monsigny appartient 
encore à l'Artois. 

2. C'est du coche d'Arras qu'il fait descendre Manon Les- 
caut à Amiens, tout au début de cette exis-tencc aventureuse 
tragiquement terminée en A-mérique. 



l'artois revient a la FRAN<',E 103 

récits de Froissart — tournois, chasses, allégories 
d'amours en des vergers, histoires de tous person- 
nages réels ou fictifs, — avait montré au monde les 
images de la France ; cette cité-là no pouvait pas 
vivre hors d'elle. La cité reine accepta d'y être ser- 
vante plutôt que de quitter la maison de sa mère. 
Le long ressentiment enfin épuisé, elle cessa d'être 
Aragonaise — selon le mot de Richelieu — pour 
écouter son cœur comme le duc Philippe le Bon lui 
en avait donné l'exemple en 143o. Elle était bien 
décidément redevenue française^ le jour où le 
même jeune roi qui entrait botté, éperonné. la cra- 
vache en main, au parlement de Paris, vint la 
remercier d'avoir été fidèle quand son propre cou- 
sin Louis de Bourbon ne l'était plus, ot qu'il avait 
dû lui opposer Turenne. 

A partir de celte date de 1654, Arras et l'Artois 
n'ont plus de page à part dans l'histoire de la 
civilisation française. Leurs sources propres — et 
c'est ainsi que les tapisseries des Gobelins naquirent 
de celles d'Arras — se répandent dans le large 
courant de la vie nationale. Ils vivent de la même 
existence que toutes les provinces du royaume, con- 
servant par les seuls Etats d'Artois, l'ombre d'une 
autonomie. 

Ces états étaient composés comme ceux de France, 
des trois ordres : clergé, noblesse et tiers-état. 
L'évêque d'Arras les présidait. Il y avait en outre 

I. « Pour célébrer la grande victoire du 24 août 1634, des mé- 
dailles furent frappées, une procession fut instituée pour « être 
faite chaque année par les rues de la ville >», et encore aujour- 
d'hui la lôte annuelle d'Arras commence le dimanche le plus 
rapproché du 24 août. » Arma, son histoire et s^s momnnpnts, 
par Julifu Boiitry. 



104 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

dans les rangs du clergé, l'évèque de Saint-Omer, 
dix-neuf abbés — dont celui de Saint-Vaast, — et 
neuf chapitres représentant les cathédrales d'Arras 
et de Saint-Omer, plus sept collégiales. 

L'Assemblée générale avait lieu une fois l'an, 
« tant pour délibérer des affaires de la province, que 
pour les subsides qu'on devait accorder au Roi* ». 
Celui-ci avait trois commissaires auprès de l'assem- 
blée : le gouverneur-général de l'Artois, l'intendant 
de la province et le premier président du conseil. 

De même choisissait-elle en son sein trois députés, 
un de chaque ordre, pour aller porter au Roi son 
cahier annuel. Us en étaient généralement bien 
reçus, et nous voyons Louis XIV en 1713 faire 
remise à l'Artois de trois cent raille livres sur quatre 
cent mille qui lui étaient dues pour l'année, en 
considération de ce que la province avait souffert 
de la guerre •. 



1. Note sur les Etats d'Artois parue dans le recueil des 
Archives du Nord, aunée 1837. Valencieiines, Prignet, édi- 
teur. 

2. L'a des députés de l'Artois pour cette année-là était Jean- 
André Mabille, éolievin de la ville d'Arras comme l'avait été 
son père Jean-François Mabille, seigneur de Poncheville. Nous 
avons retrouvé aux Archives d'Arras, quelques années avant la 
guerre actuelle, la requête rédigée par lui pour les Elats afin 
d'obtenir du roi une remise : « Les fouragemens et les pillages 
inouïs soullerts pendant la dernière campagne que l'armée de 
Votre Majesté a campé dans cette province, les corvées de clia- 
riols et de pionniers qu'elle a fournis, particulièrement dans 
le précieux temps des semailles pour les sièges des villes de 
Douay, du Qucsnoy et de Boucliain, et autres services de 
l'armée de Votre Majesté, et les désordres faits dans un grand 
nombre de villages au passage des troupes nombreuses qui ont 
traversé l'Artois par les baiilages de Saint-Omer et de Hesdiu 
ayant rais les habitants hors d'état de bien façonner le peu de 
terres qu'ils ont ensemencées, la récolle de 1713 a été si petite 
qu'elle ne suffit pas pour la nourriture des habitants, et le 
prix des grains est si augmenté que la plus grande partie s'est 



s 

o 
O 

a. 




l'aRTOIS revient a la FRANCE 10"» 

Ce fiirr-nt Ifs Etats d'Artois qui au début de la 
guerre de l'Indépendance soutenue contre lAngle- 
terre par les États-Unis firent ^réer une frégate à 
leurs Irais, l'Artois, et l'offrirent aux Américains : 
beau geste qui leur a été rappelé récemment par 
l'évêque d'Arras, M^^ Julien. Un de ses collabora- 
teurs, le chanoine Guillemant, qui l'accompagnait 
en Amérique, a écrit sur ce sujet une brève notice 
historique* à laquelle nous empruntons les lignes 
qui suivent : 

« En traversant l'Artois, les soldats des Etats- 
Unis soupçonnent-ils qu'ils foulent une terre où 
jadis la cause de l'Indépendance américaine souleva 
un véritable enthousiasme? 

« Au moment le plus critique de cette guerre iné- 
gale, Louis XVI eut le mérite de jeter dans la 
balance, au profit de la jeune républiriue, lépée de 
la France; La Fayette y ajouta la grâce et la bra- 
voure de ses vingt ans : Rochambe-au, qui devait 
plus lard être gouverneur de l'Artois, mit son 
expérience militaire, en un jour décisif, au service 
de Washington, 

« Mais nos ancêtres se passionnèrent, eux aussi, 
pour cette grande cause; et avec leur esprit prati- 



Irouvf^e dans 1 impuissance d'en acheter pour semer, ce qui ne 
fait e?pérer pour celte année i|uune très petite récolte ». 

En 172:), il fut <iueslion de rétablir en Artois l'impùt de la 
gabelle dont il s'était racheté une fois pour toutes. Le même 
échevin qui faisait alors partie des six commissaires exlraonii- 
naires des Etals d'Artois, réussit à empêcher cette mesure, et 
l'ysscmblée générale des Etats l'on remeicia en lui ollVanl 
publiquement une paire de flambeaux d'argent. — Nous avons 
publié en lOnO chez l'éditeur Gras-et un livre de famille dont 
iiouB extrayons ces détail qui intéressent l'Artois. 

1. L'hommui/e (l'A mis ft de l'Artois à farmée américaine. 
Plaquette sans nom ilédileur, 



106 ARRAS ET i/aRTOIS DÉVASTÉS 

que et soucieux des réalités, ils ne se bornèrent pas 
à voter des acclamations ni à formuler des vœux 
stériles . 

« La marine de France, anéantie pendant la guerre 
de Sept ans, s'était reformée peu à peu sous l'im- 
pulsion de Choiseul et de Sartine, et h>rùlait de se 
mesurer avec la flotte anglaise. 

« Les Etats d'Artois résolurent de construire et 
mettre en mer, aux Irais de la province, « une fré- 
gate de la plus grande force, armée en course », 
portant quarante canons, etqui s'appellerait l'^î'/of^. 

« Us empruntèrent, à cet effet, cinq cent mille 
livres. 

« Pour seconder rhéroïsme des ofïïciers et de l'équi- 
page, ils décidèrent que si le commandant arrivait 
à prendre un vaisseau ennemi supérieur en force, 
il lui serait accordé « entrée et séance aux Etats 
d'Artois. » Le produit' des prises faites par la fré- 
gate serait réservé en partie, pour en armer de 
nouvelles, en partie pour distribuer des récompenses 
aux gens de l'équipage ; et les Etats assuraient 
faveur et protection aux veuves et aux orphelins 
« de ceux de ces braves gens qui seraient tué dans 
les combats ». 

« Ces résolutions furent volées, en 1778, « par accla- 
mation générale » ; de Versailles, le prince de Mont- 
barey en félicita « Messieurs des Etats d'Artois » ; 
et le 7 mars 1779, le Roi « étant en son Conseil » 
autorisa l'emprunt qui permettrait de réaliser ce 
magnifique programme. 

« Si la réalité ne répondit pas de tout point au 
rêvé ; si la frégate l'Artois n'eut qu'une histoire 
courte et tragique ; si, partie du Port-Louis (près de 
Lnrient) lo 29 mai 1780. sous les ordres de M. Fabre. 



l' ARTOIS REVIENT A LA FRANCE 107 

elle fut prise, non loin de la Gorogne, le 1" juillet, 
par le vaisseau anglais de soixante-quatorze canons, 
le Romney, cela n'enlève rien au mérite ni à la 
générosité de nos pères. 

« Ils eurent foi dans la destinée des Etats-Unis, 
dont ils voulurent protéger le berceau et affermir 
les libertés naissantes. 

« Une miniature de la frégate l'Artois ornait le 
musée d'Arras. Elle a péri dans les flammes, avec 
tout 1p reste, le 6 juillet 1915. » 

Le même souverain qui faillit rétablir la gabelle 
en Artois mais s'y heurta à une opposition éner- 
gique, Louis XV, établit officiellement à Arras en 
1758 une Académie rivale de l'Académie française 
et qui obtint même en 1773 le nom de Royale et 
l'autorisation de compter quarante membres à l'ins- 
tar de celle de Paris. Un seul devait parvenir à la 
célébrité : l'avocat Maximilien de Robespierre. 

C'est ainsi que nous le voyons en 178o faire partie 
des commissaires-rapporteurs institués pour juger 
les mémoires reçus en réponse à une question posée 
par l'Académie d'Arras : « Quelles furent autrefois 
les différentes branches de commerce dans les con- 
trées qui forment présentement la province d'.Artois. 
en remontant même au temps des Gaulois? Quelles 
ont été les causes de leur décadence et quels 
seraient les moyens de les rétablir, notamment les 
manufactures de la ville d'Arras? « 

Au jugement de Robespierre, les réponses à ces 
questions furent peu satisfaisantes. La réalité l'était 
moins encore. Pour ce qui est des tapisseries qui 
avaient fait la renommée d'Arras, depuis 1750 un 
nommé Plantez était le seul à en fabriquer. Encore 



108 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

élait-il subventionné par les échevins, et ne sorlait- 
il guère de ses ateliers que des verdures, non plus 
ces éclatantes tapisseries historiées qui jadis avaient 
conté la vie des saints, des héros légendaires et des 
preux du moyen âge. 

La catastrophe, la Révolution sanglante était 
proche. Arras la sentait venir comme toute la 
France ; et comme elle, tentait de s'étourdir par le 
plaisir. Ses citoyens les plus remarquables avaient 
fondé à la fin du xviii» siècle une société épicurienne 
placée sous le triple patronage de La Fontaine, 
Ghaulieu et Chapelle, et qui prit son nom des roses 
dont leurs bustes — et les convives eux-mêmes — 
étaient couronnés. Les Rosati d'Arras comptaient 
dans leurs rangs le même avocat disciple dé Rous- 
seau que nous avons vu s'intéresser au relèvement 
des anciennes industries, Maximilien de Robespierre, 
et un capitaine du génie nommé Lazare Carnot — 
le futur organisateur de la Victoire. Réunis sur les 
bords de la Scarpe dans un faubourg de la ville 
nommé Avènes, ils y siégeaient sous un berceau 
de roses, la coupe en main, qui ne devait être vidée 
que pour se remplir aussitôt. Où Robespierre eût 
chanté : 

tt Dieu, que vois-je, mes amis ? 

Un crime trop notoire, 

Du nom charmant de Jiosaii.i 

Va donc flétrir la gloire. 

malheur affreux ! 

scandale honteux ! 

J'ose le dire à peine, 

four vous j'en rougis. 

Pour moi j'en gémis, 
Ma coupe n'est pas pleine i. » 

1. La cûiipp vide, pit-re citée par Arthur Diiiaux dans un 



l'artofs revient a la fhance 1<i9 

Ces vers doivent se placer aux environs de 1785. 
Robespierre avait fait ses éludes à Paris, où lab- 
baye de Saint-Vaast l'avait fait entrer au collège 
Louis-Le-Grand en qualité de boursier. C'est alors 
qu'il eut l'honneur de complimenter au seuil de 
Téglise Sainte-Geneviève Louis XVl et Marie-Antoi- 
nette, peu après les cérémonios du sacre, En 1781, 
une fois reçu avocat au parlement de Paris, il re- 
vint à Arras et s'y installa, conquérant assez vite 
une renommée locale. Le 26 avril 1789, il était 
choisi comme député du Tiers aux Etats généraux, 
début de l'orageuse carrière qui devait le conduire 
finalement là où il avait envoyé tant de victimes, à 
la guillotine. 

Elle fonctionna aussi à Arras. et dans des condi- 
tions particulièrement atroces. Le Bon, ancien curé 
d'un village des environs, y fut envoyé et y 
exerça le plus sanglant proconsulat qu'on vit ja- 

arlicle des Archires du Nord i3* série, tome li. Lue autre 
(ibidem) est iiililulée la Bose et Robespierre y niadrigalise 6ur 
iair : Résiste-moi, belle Aspa-sie. 

Je vois l'épine avec la rose 
Dans les bouquets que vous m'ollrcz -bis) : 
Et, lorsque vous me célébrez, 
Vos vers découragent ma prose. 
Tout ce qu'on m'a dit de charmant. 
.Messieurs, a droit de me confondre : 
La Bose est votre compliment. 
L'Epine est la loi d'y répondre (6iîj. 

Carnot rivalisait d'esprit et de belle liumcur aver Hobes- 
pierrc. Il excellait surtout dans le tou bachique dont voici un 
échantillon. 

Chantant ribon-ribaine, 
Le bon-homme Silène 
D'un grand verre nanti, 
Buvait comme une éponge 
Et valait sans mensonge 
Le plus franc Bosali. 



110 • ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

mais, se délectant du haut du balcon du théâtre au 
spectacle des supplices, car la sanglante machine 
avait été dressée tout auprès. Dans Tété de 1794, 
en cinq mois il y eut quatre cents exécutions ! 

« L'huissier Taquet se rendait aux prisons, vers 
les quatre heures de raprès-midi. On appelait les 
directeurs et chaque prisonnier tremblait de s'en- 
tendre adresser les mots fatidiques : « Prends ton 
chapeau, on te demande en bas », par lesquels on 
avertissait les prévenus qu'ils allaient comparaître 
devant le tribunal qui ne pardonnait pas. Les exé- 
cutions devinrent si nombreuses que l'on craignit 
que le sang des victimes ne devînt une cause d'in- 
salubrité. Le 26 ventôse, le conseil général de la 
commune d'Arras écrivait au directoire du départe- 
ment : « Considérant que les aristocrates, après 
avoir exhalé le poison de l'aristocratie, empoison- 
nent encore nos concitoyens de leur sang, quand le 
glaive de la loi frappe leur tête coupable, le conseil 
a délibéré de vous inviter de faire fabriquer un ou 
plusieurs paniers doublés de toile cirée, comme à 
Paris, afin qu'aussitôt les tètes tombées elles puis- 
sent être transportées au cimetière commun sur une 
voiture * »... 

Après tant de bombardements qu'Arras a essuyés 
pendant cette guerre, le théâtre, témoin des scènes 
sanglantes de jadis, est encore intact ; la maison 
même de Robespierre, à deux pas delà, l'est à peu 
de chose près, seulement touchée en arrière légère- 
ment. C'est devant cette maison modeste, petite 
comme celle que Socrate souhaitait au sage, que 

l. Lecesne. Arras sous la Bévolu/ioit. 



LARTOIS REVIENT A LA FRANCE i 1 1 

Ton se prend à se demandei' si le jeune el sensible 
avocat, disciple éperdu de Rousseau et pareillement 
féru d'idéologies, avait bien réfléchi avant de semer 
le vent qu'il ne pouvait récolter que la tempête. 



CHAPITRE IX 
ARRAS « VILLE DU BONHEUR CALME » 



Victor {fug'o à Arras. — Comment uoe neuve cathédrale suc- 
céda à raricienne. — Aventure de Verlaine et de Rimbaud. 
— Corot travaille en Artois. — Arras en 19ii, ville ancienne 
et moderne. — Visite de Barrés en 1915. 



Dans rélé de 1837, le 13 août vers six heures du 
soir, Victor Hugo de passage à Arras écrivait à sa 
femme ' : « J'attendais mieux d'Arras, je n'en suis 
qu'à deuii-content. Il y a bien deux places curieuses 
à pignons en volutes dans le style flamand-espa- 
gnol du temps de Louis XITI, mais pas d'églises... 



« Sur l'une des places, la petite, il y a un charmant 
hôtel de ville du xv^ siècle accosté par un délicieux 
logis de la Renaissance. La façade serait admirable 
si les architectes du cru n'avaient eu l'idée de l'en- 
joliver, ce qui la fait ressembler à un décor gothique 
de l'ancien Ambigu. Maintenant ils refont la tour 
du beiïroi. Gomme ils vont coiffer ce pauvre édi- 
fice î » 

Mon Dieu, la restauration de l'édifice et de sou 
beffroi, nécessaire sans doute, ne fut pas si mal 

1. France cl /ielf/itjiw. Alpes cl Pyrénées. 



ARRAS VILLE DU BONHEUR CALME 113 

conduite si nous en jugeons d'après les lithogra- 
phies de Tépoque. Et quelle vie, quelle animation 
elle nous montrent toujours sur la petite place qui 
est le marché aux légumes, fleurs, fruits, animaux 
de basse-cour: de même que la grand'place est le 
marchéaux grains oùles paysans se tiennent debout, 
causant entre eux près de leurs sacs entrouverts 
montrant le blé jaune. 

Mais Hugo nous en nveTi'd: Pas d'églises. Be celles 
du passé il en restait une seule dans la ville qui fut 
la ville « aux cent cloches a, Saint-Jean-Baptiste, 
assassinée cette fois par les obus allemands en même 
temps que la cathédrale moderne dont nous parle- 
rons et qu'Hugo dédaigna, n'étant point gothique. 
Pour la cathédrale ancienne, c'est une sinistre his- 
toire à raconter que celle de sa longue agonie. 
179.3 en avait fait comme de beaucoup d'églises un 
magasin aux munitions et aux fourrages. En l'an IV 
elle était à peine rendue au culte qu'une bande 
noire qui se couvrait d'un certain Hollandais, Paul 
Vandercorter, soumissionnait à Paris pour la dé- 
molir, ce qui fut accordé en l'an VII, le ler jan- 
vier 1799. Etrennes d'Arras dont les habitants en 
vain avaient pétitionné. Le cloître tomba d'abord. 
« Ensuite, écrit un historien local*, vint le tour de 
l'église Notre-Dame qui vit d'abord enlever sa belle 
et curieuse horloge, les plombs de ses toits, les fers 
qui garnissaient les charpentes, les fenêtres et les 
portes, puis les grilles du chœur et enfln les boise- 
ries, les autels, les charpentes et les dalles de 
marbre. Tout cela lut mis à l'encan, chacun put 



1. Auguste Ternyiick. Essai sur l'ancienne cathédrale 
d'Arras. Paris el Anas. s. d. 

Dl PONCHEVIlt.B. 8 



114 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

décorer sa maison ou ses jardins des dépouilles du 
saint lieu ; mais la vente fut bien pénible, et l'on vit 
le plus grand nombre des habitants la fuir avec hor- 
reur et refuser d'introduire dans leur demeure ces 
restes précieux qui pouvaient y apporter la malé- 
diction et la colère du ciel. 

Enfin quand tout dans l'intérieur eut été dévasté, 
que les verrières magnifiques eurent été enlevées 
ou brisées, alors vint le tour des voûtes qui furent 
jetées sur le sol et laissèrent libre passage au soleil 
et aux pluies ; et bientôt ces ruines furent abandon- 
nées par les acquéreurs qui ne trouvant plus à en 
vendre les pierres, les laissèrent à la libre disposition 
du premier venu qui put venir à sa guise abattre et 
choisir les matériaux dont il avait besoin... » 

Quelle tristesse ! Mais une autre église presque 
achevée, celle de l'abbaye de Saint-Vaast recons- 
truite dans la seconde moitié du xviiie siècle, allait 
servir de cathédrale à la place de l'antique édifice 
si lamentablement détruit. Elle ne reposait pas ses 
fondations sur un sol moins sacré, étant assise au 
lieu où saint Vaast avait prié et où en 1435 la paix 
salvatrice de la France avait été signée. Napoléon, 
dès 1804, en fit continuer la construction sous la di- 
rection de l'architecte de la Madeleine, Goûtant. En 
1833, le cardinal-évèque d'Arras, "SU^ de la Tour 
d'Auvergne, la consacra au culte. 

Pour nous qui avons pénétré sous ses voi>tes avant 
que les Allemands n'en fissent la ruine tragique 
qu'elle est maintenant, nous ne nierons pas que 
dans sou style gréco-romain elle ne fût un peu froide 
et ressemblât davantage à un temple de la raison 
qu'à celui du Dieu tout amour qui s'incarna pour 
sauver le monde. Mais en haut de son escalier aux 



ARRAS VILLE DU BONHEUR CALME 115 

cent marches elle apparaissait sublime, non indigne, 
certes, de sa sœur la Madeleine de Paris, ni même 
des grandes églises romaines. Et maintenant, plus 
qu'aux trois quarts détruite, c'est à Rome encore 
qu'elle fait songer, si émouvante avec les chapiteaux 
corinthiens de ses colonnes émergeant des dé- 
combres, et ses arceaux à plein cintre s'élevant 
sous le ciel bleu de l'été. 

Le xix" siècle construisit à Arras d'autres églises, 
entre autres Saint-Géry où Verlaine écrivit la poésie 
qu'il dédia à Germain Nouveau : Devant un Christ '. 
Il était Artésien par sa mère, Elisa-Julie-Josèpbe- 
Stéphanie Dehée, née à Fampoux où le poète fit de 
nombreux séjours, notamnif-nt en 1866. C'est un 
gros village assez peu distant d'Arras pour qu'il y 
soit venu souvent. Mais sur une seule de ces visites 
nous avons des détails circonstanciers : celle qu'il y 
fit avec Rimbaud en 187:2 et au cours de laquelle, 
tous deux, appréhendés parles gendarmes, turent 
conduits à l'IiAtel de ville. L'anecdote est scabreuse, 
mais peint au vif le côté bohème de deux poètes 
par ailleurs souvent admirables d'inspiration vraie. 
Descendusdu train de Paris au petit jour, ils s'étaient 
attablés d'abord au bullet de la gare et y avaient 
pris force consommations, si bien qu'à demi ivres, 
ils s'amusèrent à effrayer leurs paisibles voisins 
par le récit de prétendus crimes commis par eux. 
Cette truculence ne fut pas du goût du buvetier 
qui prévint la police, si bien que les deux amis 
furent empoignés par les gendarmes. 

« Conduits à l'hôtel de ville, on procéda à l'inter- 

l. D'après M. l'abbé Foulon dans son ouvrage : Arras sous 
les obus. Pari?. Bloud et Oay. 1915, 



H6 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

rogatoire des deu^ suspects. Rimbaud, en présence 
du procureur de la République, reprit son aspect 
d'enfant et se mit à pleurnicher. Verlaine, interrogé 
ensuite, confirma les dénégations de son ami, et 
comme le procureur commençait à s'excuser, recon- 
naissant l'erreur des gendarmes, le poète, dont ne 
s'était pas encore dissipée l'excitation des apéritifs, 
éleva la voix. Il menaça le procureur. 11 déclara, 
avec des regards terribles lancés au personnel judi- 
ciaire estomaqué, qu'en présence de son arrestation 
arbitraire, et il accentuait « arbitraire » à la façon 
d'un traître de mélodrame, roulant les r dans un 
tremblement expressif, il allait faire du bruit dans 
la presse, agiter ses amis républicains, qui ne lais- 
seraient point passer cette séquestration de deux 
camarades, citoyens paisibles, honorables, n'ayant 
pas l'ombre d'un casier judiciaire '. )> 

La conclusion de cette ridicule et curieuse his- 
toire fut que Verlaine et Rimbaud le jour même 
étaient remis par les soins de la maréchaussée dans 
le premier train en partance pour Paris. 

Qu'il eût désapprouvé le mauvais goût de cette 
farce de rapins, le peintre Corot, homme paisible et 
de bonne compagnie qui vint si souvent à Arras 
visiter son ami le peintre Constant Dutilleux *. La 
première fois qu'il accepta son hospitalité, ce fut en 
1831. Le 2 juin il lui écrit pour lui annoncer son ar- 
rivée. De belle humeur et d'heureux natm-ei, à peine 
débarqué, il trouve tout bien, admire la ville où on 

1.' E. Lepellelier dans sa biographie de Verlmne. Mercure de 
France. 

2. L'œuvre de Corot, par Alfred Robaul et Etienne Moreau- 
Nélaton. 



ARRAS VILLE DU BONHEUR CALME \ l 7 

Je promène, s'attarde à contempler le betfroi, les 
curieuses maisons de la Grand'Place, se récrée au 
pittoresque des chariots artésiens. Avec Dutilleux il 
court les champs, s"installant où le cœur lui en dit, 
faisant pochades sur poohades. Quand on le laisse 
partir, c'est à la condition qu'il reviendra. Et, de 
fait, au printemps de 18o2, il reparaît, fidèle à la 
petite société d'amis qu'il s'est constituée parmi les 
amateurs arrageois. Avec une patience inlassable, 
il se prête aux désirs de chacun ; et pour la joie des 
photographes amateurs dont l'art est encore dans 
l'enfance, supporte stoïquement de longues poses en 
plein soleil. Une de ces précieuses photographies 
nous le montre assis, complètement rasé, l'air 
simple et franc, avec l'ombre de finesse d'un brave 
paysan qui serait un peu normand. 

Un autre document, un croquis fait par le jeune 
Alfred Robaut, — qui sera bientôt le gendre de Du- 
tilleux, — représente les d(,ux amis installés sur les 
glacis de la citadelle d'Arras. Corot est assis sur 
l'herbe, sa boîte à couleurs ouverte entre les jambes, 
coiffé d'une casquette. En ce moment, il est en train 
de peindre, dominant les remparts, la cathédrale 
et le beftroi qui lui fout face. Peut-il deviner qu'un 
jour viendra où la fureur barbare des obus allemands 
les abatti-a tous deux'? 

Ses pérégrinations à travers la France ramenaient 
invinciblement Corot vers le septentrion. Là est son 
foyer et son cœur. En juin 1853, nous le trouvons 
à Saint-Omer, puis à Douai et àArras.En septembre 
1857 il séjourne à BouIogne-sur-Mer. Aloi'S sans 
doute il peint le Vallon ', un dos plus charmants 

1 . Musée du Louvre. 



118 ARRAS ET l'arTOIS DÉVASTÉS 

coins du Boulonnais, C'est celui que traverse la 
Cluse avant qu'elle devienne le Denacre, site ver- 
doyant dont il a bien rendu le charme paisible. 

Tout cet automne, il sera notre hôte. D'Arras où 
il est allé prendre Dutilleux, il va à Dunkerque. 
Les deux amis s'y installent d'abord au Chapeau- 
Rouge, puis plus gaiement et à meilleur compte à 
l'auberge de la Chaloupe Nationale. Là rien ne con- 
traignait leur joyeuse liberté d'artistes, et ils préfé- 
raient à toute autre la société des rudes marins 
qu'ils y rencontraient. — Charmante bonhomie de 
Corot ! Quand il écrit de Paris pour annoncer son 
arrivée à Arras, il recommande surtout qu'on ne se 
dérange pas pour venir le prendre à la gare. « Je 
mettrai mon paquet sur l'omnibus et viendrai cum 
pedibus ». 

Les années passent, sa gloire grandit, Corot est 
toujours le même. Il semble que le temps, non plus 
que sur sa simple et joyeuse humeur, n'ait de prise 
sur sa robuste organisation. Voici une photographie 
prise à Arras en 1865 : assis dans le jardin de Dutil- 
leux, ayant près de lui posé sur une table, à côté de 
son gros parapluie roulé, ce chapeau haut de forme 
qui lui sert de nécessaire de voyage, et dans lequel 
il entasse pêle-mêle un faux-col de rechange, ses 
papiers et ses crayons ; il a cet air qu'il eut toujours 
d'un vieux paysan calme, probe et solide, dont, sans 
doute, les tempes ont blanchi. 

De l'été de 1873 date son dernier séjour dans le 
Nord. D'abord il va à Arras, se plaisant à y peindre 
les prairies du faubourg Sainte-Catherine ou de 
Saint-Nicolas ; puis à Douai. Là, chaque matin, il se 
rend à Sin-le-Noble, et s'y installe, pour travailler, 
le long de la grand'route. Il est en train de peindre 



ARRAS VILLE DU BONHEUR CALME I 1 9 

le célèbre tableau delà collection Thomy-Thiéry, la 
route d'Arras, quand Robaut et Henri Dubem le 
rejoignent, le matin du jour où doit avoir lieu la 
fête de Gayant. Hélas ! c'est cette route qui sera 
brusquement tranchée en son milieu par la ligne 
de feu, un jour ; et les prairies des faubourgs 
d'Arras, si charmantes à l'heure de la rosée mati- 
nale, quand le peintre vient s'y asseoir, à peine y 
aura-t-il un pouce de terrain qui n'ait été creusé par 
les obus allemands. 

Rassemblons ici nos souvenirs, efforçons-nous de 
revoir Arras à la veille de la guerre, telle que nous 
nous y promenâmes aus temps heureux de naguère, 
On respire dans la vieille ville un délicat parfum 
d'ancienne province. Maintenant comme, au xvni» 
siècle, « la ville est assez bien batye et les maisons 
élevées, elle a plusieurs églises et clochez, le beffroi 
est une pièce rare, la place est grande avec des 
arcades aux maisons qui y sont situées. » La cathé- 
drale, toutefois a été abattue, et cette « belle et 
agréable piramidu dans laquelle on conserve en 
dépôt la Sainte Chandelle... ^ »; les remparts de 
Vauban enfin n'existent plus. Mais les anciens 
logis charmants abondent encore et conservent leurs 
vieux noms qu'on ne peut prononcer sans un 
plaisir secret : la Tourterelle, l'Asne rayé, la Grappe 
d'or, le Pastoureau, le Chapeau amoureux, le Vieil 
Tripot, le Tambourin, les Pastourelles, la Beste sau- 
vage, l'Angelot d'or, la Maison-Dieu. Si des noms 
nouveaux ont été imposés aux grandes artères, les 
petites rues ont gardé leurs anciens noms familiers 



1. J'enipruiilc ces citations au livre de famille publié en lOotl 
chez Grasset : • Mi'moircv {(•uclia- l mes vovages, ".te. ». 



120 ARRAS ET l'ARTOIS DÉVASTÉS 

et pieux, rue Saint-Denis, rue du petit Saint-Jean, 
rue des Baudets, rue des Portes Cochères, et cette 
rue où s'engoutïre encore l'âpre vent de bise. Tou- 
jours tortueuses et étroites, leurs grosses bornes de 
pierre accotées aux maisons tenant lieu de trottoirs, 
elles aident avec les vieux logis aux toits de tuiles 
à ce qu'on se représente un ancien aspect de pro- 
vince. Elles ont gardé un peu de la vie de ce qui 
est mort aux yeux indifférents. 

Tel est l'aspect ancien d'Arras. Mais avec la des- 
truction de ses remparts, elle s'était développée, 
ceinte de boulevards aux maisons neuves; et avec 
ses faubourgs comptait largement 32.000 habitants. 
(( Entre le bas pays et le plateau relativement élevé 
servant de partage des eaux entre la Manche et 
l'Escaut» *, elle demeurait un actif lieu d'échange 
grâce à son réseau de voies ferrées rayonnant vers 
Paris, Lille, le bassin houiller — Lens, Douai, An- 
zin, — DouUens. Boulogne, Cambrai. Elle était la 
ville où s'achetaient pour toute la plaine du Nord, 
les blés de semence, le marché aussi des graines 
oléagineuses ; colza, œillette, cameline, lin, dont on 
extrayait riiuile dans de nombreuses manufactures, 
tant à Arras que dans le reste de l'Artois. Que l'on 
y ajoute de nombreuses distilleries de betteraves et 
sucreries — celle de Carency-Souchez est demeuré 
célèbre dans les communiqués — et Ton aura une 
idée de la vie industrielle en Artois. La fonderie de 
Biache-Saint-Vaast, enfin, à dix kilomètres d'Arras, 
était réputée pour le traitement du cuivre, même 
de l'argent et de l'or. Il y a trente ans, l'Italie et 
l'Espagne y faisaient frapper leurs monnaies. 

1. Ardouin-Uumazet. Voijage en France. 



ARRAS VILLK DU BONHEUR CALME 121 

Lisons maintenant les lignes qu'un Barrés écrit en 
juillet 1915 ' après une visite à la ville qui fut c la 
belle ville du bonheur calme ». 

« Je suis allé passer quelques heures dans Arras. 
Avec méthode, les Allemands bombardent la ville. 
Depuis combien de temps? Depuis le 6 octobre. Cest 
le général de Maud'huy qui sauva la ville et barra 
devant elle aux Prussiens le chemin de la mer, en 
même temps que le chemin de Paris. Au 26 octobre, 
il put prendre la contre-offensive. 

« Ce mois-ci, au cours de juin, une pluie d'obus 
simples, incendiaires, asphyxiants, s'est de nouveau 
abattue sur Arras. « Canonnade violente, canon- 
nade intermittente. » Nous venons voir ce qu'il y a 
de positif sous cette expression un peu grisâtre que 
nous offrent régulièrement les communiqués. 

a Voilà donc Arras, cette belle ville du bonheur 
calme ! Elle a perdu son bonheur et plutôt exagéré 
son calme. Plus un passant, de l'herbe entre les 
pavés et de la mousse sur les pavés. Le long des 
rues, à ras du trottoir, des sacs de terre bouchent 
les soupiraux des caves; les maisons lugubres ont 
fermé tous leurs jours, pareilles à des mortes aux 
yeux clos. 

« Ruine à droite, ruine à gauche: de deux en deux 
ruines, pourtant, une maison subsiste. Voici même 
des magasins entr'ouverts, leurs volets prêts à être 
rapidement verrouillés. Mais à mieux regarder, les 
meilleures de ces maisons ont dans leur toit un 
obus. 

«Souvent, la façade s'est écroulée du haut en bas, 
et d'un seul regard, on voit la série des étages, les 

1. Echo de Pari'i du 2 juill-il lOlii. 



122 ARRAS ET l'ARUHS DÉVASTÉS 

chambres é ventrées, hideuses, montrant partout 
sous leurs tapisseries décollées les traces de la 
flamme et de la pluie. 

« La ville d'Arras comptait 27.000 habitants. Elle 
en abrite encore l.oOO sous ses décombres. Les Alle- 
mands, désespérant de les y atteindre, s'appliquent 
spécialement à viser les ambulances. Ils ont réussi 
à mettre hors d'usage l'hôpital Saint-Jean; ils vien- 
nent de frapper à la tète une religieuse auprès de 
ses blessés, à l'ambulance du Saint-Sacrement. 
Leurs Taubes et leurs Dracken les guident avec 
zèle. » 

Telle était devenue Arras en moins d'un an, et 
elle devait rester trois ans et demi encore sous le feu 
des canons lourds ennemis. 

Remontons au commencement de la guerre et 
suivons-la dans ce calvaire inoubliablement long. 



CHAPITRE X 

LES BATAILLES AUTOUR D'ARRAS EN RUINES 



Incursion des Allemands dans Arras dès le 31 août 19 14. — 
Arrivée de larmée Maud'huy en septembre. — Combats 
autour d'Arras contre l'armée von Biilow. — Les tranchées 
allemandes dans les faubourgs d'Arras. — Incendie de 
l'hôtel de ville le 7 octobre. — Destruction du beffroi le 
21 octobre. — Journal d'un habitant d'Arras. — Destruction 
de la cathédrale le 6 juillet 1915. — Deuxième bataille d'Ar- 
ras. — Ln de ses combattants : Jean-Marc Bernard, tué à 
Carency-Souchez. — Sur la colline de Lorette. — La victoire 
d'Arras nous donne Vimy le 28 septembre. 



Les Allemands furent aux portes dArras dès le 
31 août 1914. Ce jour-là, deux jeunes gens qui pas- 
saient en bicyclette sur la route de Cambrai, ren- 
contrèrent à quatre kilomètres de la ville, à Tilloy- 
les-Mofllaines, une forte patrouille de uhlans qui 
entra le jour même dans Arras piivée de garnison. 
Puis le 2 septembre, la population fut avertie que 
d'importantes forces allemandes allaient défller dans 
les rues où les becs de gaz restèrent allumés toute 
la nuit. Les Allemands ne vinrent pourtant que le 
6 septembre, et occupèrent alors — 3 000 hommes 
environ, — les casernes et la citadelle. Ils étaient 
commandés par le général Von Arnim qui s'installa 
avec son état-major aux hôtels du Commerce et de 



124 ABRAS ET l'aHTOIS DÉVASTÉS 

rUnivers. Tous ces ofliciers parlaient français et 
ne se cachaient pas d'avoir séjourné à Arras peu de 
temps auparavant. Deux jours après, le 8 septembre, 
ils quittaient la ville pour aller renforcer les con- 
tingents battus sur la Marner. Ce ne fut pas sans 
emmener avec eux ceux des blessés français soignés 
dans les hôpitaux qui pouvaient à la rigueur se traîner. 

Ensuite ce furent jusqu'à la fin du mois les per- 
pétuelles et énervantes incursions des détachements 
de uhlans qui battaient la campagne autour d' Arras 
défendue seulement par un régiment de goumiers 
arabes. Et l'armée de Maud'huy arriva le 27 sep- 
tembre dans la région de Lens et d'Arras pour faire 
face aux forces allemandes qui remontaient vers le 
Nord dans « la course à la mer » commencée. Cette 
armée allait avoir à combattre l'armée de Von Btilow, 
230.000 hommes, et deux corps de cavalerie. Arras 
était devenue la porte de Paris au Nord, et il impor- 
tait qu'elle ne fût pas forcée. 

Un officier qui combattit durant les premières 
journées en a fait le récit suivaat' : 

« Les Allemands, pensant nous gagner de vitesse, 
CDmptaient s'emparer d'Arras, bousculer nos flancs- 
garde, et rabattre notre aile gauche par le Sud. 
Pour mettre ce beau plan à exécution, ils avaient 
lancé sur Arras trois corps d'armée, dont la Garde, 
rappelée précipitamment des abords de Craonne. 

« L'état-major français fut, juste à temps, averti 
(le ces intentions. La ...« division, entièrement 
composée de troupes de l'Orient, qui combattait à 
ce moment non loin de Reims, reçut l'ordre de se 

I. Nous rempruntons au beau livre de M. l'abbé Foulon ; 
A/vay sous les obus. 



LES BATAILLES AUTOUR d'aRRAS EN RUINES 125 

transporter d'urgence au point menacé. Ce fut une 
course folle : chemin de fer, autobus, marches for- 
cées de nuit et de jour, surtout de nuit. Enfin, le 
27 septembre au soir, la division était à pied 
d'œuvre. Elle bivouaqua, à deux heures de marche 
de l'ennemi, au milieu des champs de betteraves, 
dans Timmense plaine de l'Artois. La nuit fut 
froide, et ceux qui veillaient aux avant-postes 
purent voir la mélancolique comète de 1914, alors 
dans toute sa splendeur, toarner lentement autour 
de l'horizon en déployant autour de la Grande Ourse 
sa traîne argentée. » 

— Que voilà bien dans nos plaines du Nord 
Téternelle rêverie du Celte ! Elle ne l'empêchera pas 
de se retrouver le lendemain homme d'action, sol- 
dat opposé à l'envahisseur germanique qui voudrait 
recouvrir ces mêmes plaines. 

f.e lendemain matin, la division fut prévenue de 
ce qu'on attendait d'elle : il fallaitarrèter à tout prix 
Ja marche des Allemands pour permettre au gros 
des renforts français d'arriver et de prendre ses 
dispositions de combat. 

« Les trois curps d'armée allemande s'avançaient, 
protégés par un véritalrle rideau de feu. Leur artille- 
rie lourde, dépensant ses munitions sans compter, 
incendiait tout en avant d'elle d'une invraisemblable 
averse d'obus. Les « marmites » tombaient sans 
discontinuer, balayant les crêtes, éventrant les 
routes, émiettaut les rares bosquets, incendiant les 
liameaux, qui s'allumaient soudain comme des 
torches gigantesques. N'importe, la ..." division se 
rua à l'assaut dans cet ouragan. 

«Le combat dura sept jours. Nos 7o, iiii[)Ui.^sanlsà 
découvrir les balteries lourdes ennemies, ne jouèrent 



126 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

cette fois qu'un rôle secondaire. L'infanterie, avec 
des bonds brusques, des arrêts, des brefs reculs sui- 
vis de sursauts désespérés, mit trois jours à fran- 
chir l'infernale barrière des « marmites », puis elle 
s'élança avec sauvagerie sur l'adversaire. Le con- 
tact fut pris par une attaque de nuit à la baïonnette. 
L'ennemi, surpris, décontenancé, ignorant la fai- 
blesse des effectifs qu'il avait en face de lui, s'ar- 
rêta, puis fléchit. Les avant-gardes lâchèrent pied, 
abandonnant les deux villages de Mercatel et Neu- 
ville-Yitasse. Ce fut autour de ces deux vilUages que, 
le 2 octobre au matin, la lutte reprit plus acharnée 
que jamais. Le régiment français qui avait occupé 
Neuville-Yitasse, découvert par la mise hors de com- 
bat du bataillon cycliste qui formait avant-garde, 
dut battre en retraite. Il revenait presque aussitôt 
et reprenait le village. Toujours plus nombreux, les 
allemands, de leur côté, se lançaient sans cesse à 
l'assaut. Inlassablement, dans les rues pavées, les 
Français se ruaient à leur rencontre. Les charges à 
la baïonnette succédaient aux charges à la baïon- 
nette. Commencées dans la rue, elles se continuaient 
en corps à corps désespérés dans les cours, dans les 
jardins, dans les chambres même des maisons que 
leurs habitants, bien avisés, avaient par bonheur 
évacuées quelques jours plus tôt. 

(( Cela dura jusqu'au moment où le régiment qui 
combattait à l'est du village dut plier sous le nombre 
et commença son mouvement de recul en défendant 
le terrain pied à pied. Ainsi découverts sur le flanc 
droit, les défenseurs de Neuville-Vitasse se trou- 
vaient pris entre deux feux. Ils réussirent cependant 
à évacuer le village en bon ordre, en infligeant à 
ronnemi des pertes terribles. 



LES BATAILLES AUTOUR d'aRRAS EX RUINES 127 

« La retraite de la division se poursuivit tout en 
combattant, jusqu'au 4 octobre. A cette date, elle 
atteignit les éléments avancés des troupes de ren- 
fort, qui non seulement avaient eu le temps d'arri- 
ver, mais encore d'organiser sérieusement la dé- 
fense du terrain. Le but était atteint ; l'aile mar- 
chante allemande, son offensive brisée, se heurtait 
à une muraille infranchissable. » 

Vers cette date en ellet, la bataille de l'Est et du 
Sud d'Arras va se transporter au iSord-Est, dans les 
faubourgs de Saint-Mcolas, et de Saint-Laurent et 
Blangy où les Allemanils tiendront plusieurs mois, à 
deux kilomètres environ du centre d'Arras qu'ils ne 
cessent de convoiter. Et son bombardement com- 
mence par un temps radieux, le 6 octobre au matin, 
pour se continuer le lendemain, ce 7 octobre qui \it 
l'incendie de l'hôtel de ville. 11 dura trois jours. 
« Des tourbillons de famée noire et de flammes 
montaient du toit, sortaient par les fenêtres, se tor- 
dant, fusant vers le ciel, enveloppant le beffroi et 
jetant des llam mèches incendiaires sur toute la 
ville. Le brasier crépitait sans cesse et l'ax'deur du 
foyer était telle que dune rue à l'autre, les maisons 
prenaient feu. » 

Ainsi parle un témoiu oculaire, l'auteur d'Arras 
sous les obus. Et il ajoute : « Quand l'incendie 
cessa, le corps principal de l'hôtel de ville n'était 
plus qu'un squelette. Le toit si élégant avait été 
complètement détruit. Sur les murs, les grandes 
baies ogiviques se détachaient béantes, tandis que 
la dentelle de pierre qui courait le long du mur 
apparaissait plus transparente et plus line. Et à 
côté, le Beffroi se dressait toujours, mutilé déjà, 
troué par les obus, noirci par l'incendie, mais 



128 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

plus beau, plus admiré, plus aimé que jamais. » 
Ce beffroi sublime, vu à des lieues à la ronde 
autour d"Arras et qui était tout l'amour des Artésiens 
avec son Lion de Flandre au couronnement, son 
carillon, ses cloches bien sonnantes, voilà qu'il va 
être touché lui aussi par les monstres d'acier volant 
sinistrement à l'entour comme autant d'esprits du 
mal. Zabette et Batiche autrefois dans leurs dia- 
logues picards s'émerveillaient qu'il ne brûlât pas le 
14 juillet quand on l'illuminait tout entier, mais 
cette fois le feu ne sera plus d'artifice. 

" Ach 14 juillet, t'rappelles-tu 

Qu'dous avons cru, rli'cloquer in fu 
Gn'avaut des flani.n' jusqu'à pa'dessus 

A tous chés galeries 

L'tête de ch' lieu aussi. 
Ah pour mi j' n'érau jamais cru 

Qu'in pouvant t'nir si lieut du fu '. » 

Pauvres paysans de l'Ariois, vous ne verrez plus 
sur vos campagnes, levant la tète au-dessus du sillon 
où vous peinez, ce compagnon immuable, géant de 
pierre qui semblait appeler à l'horizon les autres 
beffrois des villes flamandes et wallonnes, même 
jusqu'à leurs géants d'osier promenés dans les ré- 
jouissances publiques : Gavant de Douai et son fils 
Binbin de Valenciennes, Lydéric de Lille et Reuze 
de Dunkerque. Joyeuse, sa bancloque, ne sonnera 

i. « Au 14 juillet, te rappelles-tu 

Que nous avons cru le befîroi en feu ? 
11 y avait des flammes jusque par-dessus 
A toutes les galeries, 
A la tête du liou aussi. 
Ali 1 pour moi je n'aurais jamais cru 

Qu'on pouvait tenir si haut du feu. » 
Entretien de Batiche et Zahette, chanson sur l'air du Caril- 
lon de Midi pour la fête communale d'Arras en 1885. 



LES BATAILLES AUTOUR d'aRRAS EX RUINES 129 

plus pour les fôtes et les défilés. C'est sa cloche 
^.'Effroi qui peut bien anuoncer la mise à feu et à 
sang, la dévastation et le deuil de l'Artois avant 
qu'elle ne tombe fondue dans le vaste brasier. Le 
21 octobre à 10 heures et demie du matin, les obus 
allemands commencèrent à s'acharner sur le haut 
monument de pierre, symbole des libertés fran- 
çaises, et en moins d'une heure le mirent à bas avec 
un tremblement de tout le soi*. Il y avait un mois 
que pareillement la cathédrale de Reims avait été 
détruite pour tout ce qu'elle représentait de nos 
grandeurs nationales. 
Paul Verlaine avait écrit naguère : 

« Belle, très au-dessus de toute la contrée 

Se dresse éperdûment la tour démesurée 

D'un gothique beffroi sui' le ciel balancé, 

Attestant les devoirs et les droits du passé, 

Et tout en haut de lui le grand lion de Flandre 

Hurle en cris d'or dans l'air moderne : < Viens les prendre ! ■ 

Cotte date du il ocloijre l'Jl4 marque l'immense 
déception allemande. Maudhuy les avait empêchés 
de prendre Arras, et il allait, le 26, contre-attaquer 
victorieusement. La grande bataille pour percer se 
porta du côté d'Ypres bientôt réduit au même état 
qu'Arras. 

Dans la ville, les deux places destinées à servir de 
cible pendant des années n'étaient plus intactes 
déjà. Les obus et les flammes avaient détruit le côté 
Sud de la petite place, l'angle Nord-Est de la 
grande. Pour les faubourgs, ceus de Saint-Laurent 
et Blangy du moins, l'ennemi y avait creusé des 

1. On a dit que Guillaume II, des hauteurs de Mercatel, 
aB&ista à cette destruction. Du moins le lion d'Arrae, symbole 
des libertés communale?, y a-t-il échappé. 

De Po:<cheville, 9 



130 AUHAS ET i/aRTOIS DÉVASTÉS 

tranchées dont il lut rejeté lentement au cours do 
cet hiver de 1914-1915 pendant lequel Arras vécut 
aux limites du combat, percevant à chaque instant 
le « tac, tac, tac » des mitrailleuses sur la basse 
énorme du canon, voyant rouler dans ses rues les 
balles encore chaudes des shrapnels. Pour donner 
une idée de l'existence des habitants à cette période 
de la guerre, rien ne vaut de reproduire quelques 
fragments d'un « journal » *. 

Vendredi 30 octobre. — A 7 heures précises com- 
mence le bombardement intense de La ville. Les obus 
■pleuvent de tous côtés. L' arrosage cesse à S heures. 
M=' Lobbedey, accompagné de deux vicaires géné- 
raux, MM. Delatlre et Guillemunt, parcourt les rues 
de l'infortunée cité. Il y a des dégâts considérables 
de tous côtés : rue Saint-Aubert, place de la Made- 
leine, rue de la Gouvernance. La cathédrale et 
l'église Saint-Géry ont été at teintes . L' hôpital Saint- 
Jean a été fort éprouvé. Le bombardement a occa- 
sionné un accident terrible à l'hospice des vieillards. 
Deux obus arrivés simultanément le matin, vers 
8 heures et demie, sur le bâtiment des femmes, 
défoncèrent les murs et firent tomber les lourdes 
poutrelles du plafond sur les pauvres vieilles. 

La première blessée retirée fut la sœur Saint- 
Pierre. On retrouva trois cadavres méconnaissables. 
Quand on fit le total, on compta vingt-cinq morts et 
une vingtaine de blessés dont l'état semble désespéré. 
Le tableau est on ne peut plus lugubre. De tous 

1. D'après M. l'abbé Foulon : Arras so7ts les ohus. 



LES BATAILLES AUTOUR d'aRRAS EN RUINES 131 

côtés, on voit encore, l'après-midi, de larges taches 
de sang et des laynbeaux de chair, 

A 4 heures moins le quart, le bombardement 
reprend avec fureur. Il arrive plusieurs obus à la 
minute; ils ejplosent, semble-t-il, avec une violence 
plus grande que lors du premier bombardement. La 
cloche de l'église Saint-Nicolas sonne le salut en 
pleine bourrasque. 

Dimanche 29 novembre. — Nuit troublée par l'ar- 
rivée de quelques obus allemands et surtout par le 
tapage d'un gros canon français qui hurle à diffé- 
rentes reprises. Fusillade habituelle du côté de Sainf- 
Ijiurent. 

C'est dimanche 1 A midi, les rues Gambetta, Ernes- 
tale et Saint-Aubert sont absolument désertes. Quel 
changement avec les années précédentes'. Quelle dif- 
férence aussi, place du Théâtre ! L'an dernier à 
pareille heure il y avait affluence autour du kiosque 
qui est là abandonné, semblant attendre vendeurs et 
acheteurs. Une marchande de légumes est assise et 
semble rêveuse sur les marches du Théâtre. Elle a 
apporté choux et salades. Les acheteurs sont venus 
plus tôt. Elle reste seule. L'an dernier elle avait un 
bel étalage de chrysanthèmes. 

A partir de midi et demi jusqu'au soir, les obus 
allemands arrivent clairsemés. 

Jeudi 31 décembre. — Nuit militaire habituelle : 
fusils, mitrailleuses et canon allemand. 

A partir de / heure canonnade française, l'eu 
d'obus. 

En résumé, journée brumeuse et froide. Quelle 
triste fin d'année pour ceux qui sont restés à Arras 



132 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

La ville n'a jamais paru aiissi lur^ubre. Quand vient 
le soir on croirait errer dans nne nécropole. La 
dévastation semble plus grande encore si on fait la 
comparaison avec le passé. L'an dernier il y avait 
une grande animation dans les rues devant les vi- 
trines brillamment éclairées : on se bousculait dans 
les magasins achalandés. Aujourd'hui les boutiques 
encore debout ont leur façade aveuglée avec toutes 
sortes de planches. Pour se guider il faut tnarcher à 
tâtons au milieu des rues. Le vent gémit dans les 
ruines. 

Vendredi 15 janvier. — Nuit saiis tapage. A 
6 heures dumatin on n' entend même pas, cJiose éton- 
nante, de fusillade dans les tranchées. 

Une cinquantaine de prisonniers allemands ont 
traversé hier les mies d'Arras. Ils étaient, paraît-il, 
dans un état déplorable. 

Les évacués d'Arras s'ingénient à rentrer dans la 
ville. Un arrêté a été affiché par l'autorité militaire 
portant que toute personne rentrée à Arrns saîis un 
taisser-passer en règle est passible de la prison jus- 
qu'à la fin de la guerre. 

Le grand rendez-vous des Artésiens est toujours la 
poste. Une foule de personnes de tout âge attend au 
square Saint-Vaast vers 2 heures l'arrivée de l'auto 
grise pour se disputer les journaux : le Télégramme, 
le Petit Parisien, l'Echo de Paris, etc. 

Samedi 46 janvier. — Une grande attaque a eu 
lieu aujourd'hui. De 10 heures et demie à midi, les 
Allemands ont canonné activement les tranchées de 
Saint-Laurent-Blaîigy. A partir de 1 heure et demie, 
le combat a repris avec violence et a duré j usqu' à la 



LES BATAILLES AUTOUR d'ARRAS EN RUINES 133 

tombée de la nuit. Tous nos canons tonnaient à la 
fois. Les coups se répondaient et se croisaient avec 
précipitation. C'était presque terrifiayit. 

Dans la soirée on a pu savoir en ville — chose peu 
commune — ce qui s'était passé. 

Les Allemands ont commencé par jeter, avec leurs 
minnenwerfers, des bombes très puissantes sur les 
tranchées françaises et surtout sur la malterie Lau- 
rent et sur les anciens ateliers Bourdrez. Nos soldats 
surpris, aveuglés, à demi asphyxiés, durent se reti- 
rer. 

Croyant le terrain déblayé, les Allemands s'avan- 
cèrent en colonnes serrées et en poussant de grands 
cris. Heureusement, un brave, le sergent Demazure, 
eut la présence d'esprit de faire aussitôt prévenir 
l'artillerie; puis voyant que la pluie de feu avait 
cessé, il réussit à rallier douze hommes avec lesquels 
il se retrancha dans les ateliers Bourdrez. 

Le tir nourri de nos soldats fit merveille dans les 
masses profondes qui s'avançaient. 

D'autres Français, au bruit de la fusillade, revin- 
rent sur leurs pas et p}-irenl l'ennemi de flanc. Notre 
artillerie se mit de la partie et les renforts arrivè- 
rent pour achever la déroute de l'ennemi. A -5 heures 
tout le terrain perdu était reconquis. 

Samedi 30 janvier 1915. — A midi précis des obus 
arjHvent sur Arras. 

On a claironné hier en ville pour « faire assavoir 
au public » de ne pas avoir, le soir venu, de lumière 
apparente dans les habitations par crainte des 
taubes, aviatiks et autres volatiles allemands. 

La bombe lancée hier par un aéro est tombée sur 



134 ARRAS ET l" ARTOIS DÉVASTÉS 

le couvent du Bon Pasieuv et a blessé assez griève- 
ment une personne de la maison. 

On a affiché en ville la liste des condamnations 
prononcées par le conseil de guerre de L... On y 
relève les noms d'une dizaine de civils ayant vendu 
de l'alcool aux soldats. La peine est identique : un 
peu de prison et renvoi à l'arrière. 

Les journaux arrivés ici dramatisent Valérie de 
Blangy. Nous n'avons jamais songé que la ville pou- 
vait être prise. Il faut être à Paris pour croire cela. 

Telle était la vaillance des quelques milliers d'Ar- 
rageois demeurés chez eux malgré tout. Nous ne 
pousserons pas plus loin le dépouillement de ce 
curieux journal tenu par un témoin oculaire qui 
était en même temps un artiste, plus d'une notation 
nous le prouve, celle-ci par exemple au 15 juin : 
L'herbe pousse à souhait dans les rues d'Arras. Les 
enfants — il y en avait donc encore ? — cueillent 
des coquelicots sur la place de la Madeleine. Et cette 
autre où perce une tristesse qui se veut courageuse: 
Mercredi 14 juillet. — C'est aujourd'hui la fête 
nationale. Qui s'en douterait ici? Le gai carillon, qui 
éveillait chaque année les habitants d' Ar ras ^ et jetait 
à tous les échos de la ville les notes joyeuses de ses 
refrains populaires, s'est tu pour longtemps... 

Arras a connu, depuis U7i ati, des jours aussi mau- 
vais que celui-ci. Pourquoi celui-ci paraît-il plus 
lugubre? Ceux qui sont restés pourtant, ne désespè- 
rent pas. 

A cette date de la Fête Nationale, il y avait 

• quelques jours qu' Arras venait d'être atteinte en 

son berceau : l'ancienne abbaye de Saint- Vaast dont 

l'église depuis le début du xix» siècle était devenue 



LES BATAILLES AUTOUR d'aRRAS EX RUINES 435 

la cathédrale de la ville. Elle avait été touchée, 
mais légèreiûent, dès la fin d'octobre 1914, peu 
après l'hôtel de ville et le beffroi. Mais le 6 juil- 
let 1913, à la façon dont les obus s'acharnèrent sur 
elle, les habitants comprirent qu'elle était destinée, 
comme celle de Reims, à être la rançon d'un échec 
allemand, et qu'elle devait tomber. Une deuxième 
bataille d'Arras. en effet, avait été engagée par 
nous dans le double but d'avancer vers Douai et 
d'entraver l'offensive allemande en Galicie. Le 
9 mai, après une formidable préparation d'artillerie, 
Neuville- Sain t-Vaa.st avait été enlevé, début d'une 
offensive qui allait se prolonger jusqu'à la fin de 
juin, marquée par la conquête du fameux ouvrage 
dit le Labyrinthe et du plateau de Notre-Dame-de- 
Lorette. Cette bataille demeure un type de la 
guerre de siège : dans la seule journée du 16 juin 
et sur un seul point, autour de Neuville, 
trois cent mille obus avaient été tirés en vingt-quatre 
heures par notre artillerie. 

Le centre du combat était Carency-Souchez, et 
c'est là que devait trouver la mort un soldat auquel 
on permettra à notre pensée de s'attacher, parmi 
tant de combattants anonymes. Le poète Jean- 
Marc Bernard avait publié avant la guerre entre 
autres recueils, Sub Tegmine Fagi, qui contenait 
parmi tant d'œuvres exquises une fine odelette au 
Rhône, son fleuve natal. Engagé volontaire, envoyé 
au printemps de 1914 en Artois, le 9 mai, premier 
jour de l'offensive, il reçoit en même temps que le 
baptême du feu un éclat d'obus qui le blesse légè- 
rement à la tète. De l'ambulance, le 15 mai, il écri- 
vait à sa mère : « Ainsi que tu peux voir par les 
communiqués, nous continuons à progresser du 



J36 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

côté d'Arras. Voilà qui encourage singulièrement et 
qui fait oublier bien des petits ennuis. Je n'ai que le 
regret persistant de ce qu'il ne m'a pas été permis 
de prendre part à cette série de succès. » 

Le 14 juin, de retour au front, mais encore dans 
les formations de l'arrière, il lui envoyait ces 
rapides notations sur l'Artois : « Il fait un petit 
temps frais délicieux ; la campagne est tout à fait' 
charmante. Les villages ici sont enfouis dans la ver- 
dure, et les routes, encadrées entre de hauts talus, 
sont bordées d'églantiers en fleurs. Je vais très 
bien, ma plaie est complètement fermée. 

« Je passe mon temps à aller chercher de l'eau. Le 
reste du temps je suis étendu sous un bois plein 
d'oiseaux et de tourterelles. Autour de moi, des 
tentes, des soldats vautrés dans l'herbe, des mulets 
et des chevaux attachés, des linges qui sèchent, et 
partout des feux de cuisine allumés et dont le bois 
vert fume. 

« Dans l'air, le ronflement des avions, sur les 
routes, des camions de ravitaillement, des convois 
d'artillerie, des autos de la Croix-Rouge. Au loin, le 
canon ne cesse de tonner, et l'on entend même 
parfois le bruit des mitrailleuses et celui de la 
fusillade. » 

Il allait rentrer dans le combat, et le texte d'une 
citation proposée le !«'' juillet par son commandant 
de compagnie nous éclaire magnifiquement sur son 
moral : « A fait preuve d'une grande énergie et 
d'un grand moral, est resté quarante-huit heures 
aux créneaux de première ligne pendant un bom- 
bardement de grenades et a abattu plusieurs 
ennemis. » 



LES BATAILLES AUTOUR DARBAS EN RUINES 137 

Cette tranchée d'Artois où il se trouvait, c'était à 
n'en pas douter d'après une description qu'il donne, 
^ur le plateau de Notre-Da/ne-de-Lorette d'où l'on 
aperçoit à l'heure qu'il est, les ruines affreuses de 
Lens. Dans sa dernière lettre à sa mère, datée du 
7 juillet, il lui écrit : « Il fait grand vent et beau 
soleil. Par-dessus le parapet de la tranchée, on 
aperçoit un village en ruines, un bois dont les 
arbres sont fracassés par les obus, un marais, sur 
la droite assez loin, de délicieuses maisons ouvrières 
aux toits rouges, mais avec l'incendie au milieu. Le 
canon tonne, les obus éclatent et leurs éclats vol- 
tigent avec un bruit de grosses mouches, w 

Le village, c'est Ablaiii-Saitit-Xazaire au bas du 
plateau de Lorelte, — à moins que ce ne soit Souchez 
ou Carency, il en est trois ou quatre serrés dans ce 
coin. Mais les maisons ouvrières aux toits rouges, 
à n'en pas douter, c'est Liévin, Liévin demeuré tel 
à peu près, moins touché en apparence par la mort, 
et au delà duquel Lens disparaissait dans la fumée 
des innombrables éclatements d'obus. 

Sur ce plateau de Lorelte un jour du mois d'août 
dernier, j'ai accompli un pèlerinage pieux envers 
la mémoire de mon ami de jeunesse. Je ne cherchai 
nulle sépulture, sachant que le 9 juillet 1914 Jean- 
Marc Bernard avait reçu en plein corps un obus, 
mort extraordinaire et digne d'un poète, comme 
Elisée fut enlevé par un char de feu. Mais aux 
pentes du mont je cueillis pour sa mère, parmi les 
buissons de fil de fer barbelés, des Heurs semblable- 
ment couleur de rouille et d'autres couleurs de vio- 
lettes. Il faisait un soleil admirable : des cigales 
chantaient et une odeur de thym sauvage se déga- 
geait de ce lieu où des milliers d'hommes ont 



138 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

donné et reçu la mort. Une ressemblance invincible 
apparentait cette colline de l'Artois où le poète 
vécut ses derniers jours, avec les coteaux enso- 
leillés de sa vallée du Rhône, parmi lesquels il 
m'avait conduit quelques années auparavant, l'été 
de 1911. 

Ce n'est pas un soldat quelconque, sans doute, 
celui dont nous évoquons ici rapidement le souve- 
nir. Et pourtant, n'est-ce pas la plainte unanime 
faite des voix maintenant éteintes d'innombrables 
combattants, qui est exprimée tragiquement en ce 
de Profundis écrit sur la plus sanglante colline 
de l'Artois dévasté ^ ? 

Du plus profond de la Iranchée 
Nous élevons les mains vers vous, 
Seigneur 1 ayez pitié de nous 
Et de notre âme desséchée ! 

Car plus encore que notre chair, 
I Notre âme est lasse et sans courage. 
Sur nous s'est abattu l'orage 
Des eaux, de la tlamme et du fer. 

Vous nous voyez couverts de boue, 
Déchirés, hâves et rendus... 
Mais nos cœurs, les avez-vous vus? 
Et faut-il, mou Dieu, qu'on l'avoue ? 

1. Un appel émouvant a été lancé dans l'Echo de Paris du 
12 octobre 1919 par Msr Julien, évêque d'Ârras, pour que soit 
reconstruite et agrandie sur la colline de Lorette la chapelle 
qui s'y élevait avant la guerre : « Il faut, dit-il, qu'elle renaisse, 
il faut qu'elle se dresse à nouveau sur le coteau sacré ; il faut 
qu'elle étende son rayonnement sur les plaines environnantes, 
où la mort a fait sa moisson, et sur tout ce front de l'Artois 
qu'elle dominera ; il faut qu'elle devienne la voix qui pleure 
sur la jeunesse faucliée dans ?a fleur, la voix qui prie pour le 
repos éternel des âmes, la voix qui parle despérance aux 
veuves, aux fiancées, aux parents, la voix qui appelle les géné- 
rations de demain aux pèlerinages du souvenir et de la pitié. » 



LES BATAILLES AUTOUR d'ARRAS EX RUINES 139 

Nous sommes si privés d'eepoir, 
La paix est toujours si lointaine, 
Que parfois nous savons à peine 
Où se trouve notre devoir. 

Eclairez-nous dans ce marasme, 
Réconfortez-nous, et cha«sez 
L'angoisse des cœurs harassés ; 
Ah ; rendez-nous l'enthousiasme ! 

Mais aui morts qui ont tous été 
Couchés dans la glaise et le sable, 
Donnez le repos ineffable, 
Seigneur ! ils l'ont bien mérité. 

Voilà, croyons-nous, lexacte psychologie de ceux 
quun de nos plus admirables écrivains a juste- 
ment appelés les saiyiis des branchées, et qu'il 
ne faut pas se représenter toujours vibrants et 
tendus, mais infiniment résignés et prêts à agir 
quand il le fallut, retrouvant dans ces moments-là 
ce que la théologie a nommé les grâces d'état, un 
oubli des maux passés et la flamme qui couvait 
sous les quotidiennes cendres grises. Un Jean- 
Marc Bernard, pas plus que ses camarades, 
n'accepte de sombrer dans la tristesse. Il aspire au 
contraire à en sortir comme on sort de la tranchée 
un jour d'attaque ; et il le disait : « Maintenant je 
vais écrire... une paraphrase du Dies irae : 

o Jour de colère que ce jour 

Où nous sortirons des tranchées. « 

Il n'en eut pas le temps, et la mort eût tôt fait de 
le porter aux cieux. 

La deuxième bataille d'Ârras, infiniment longue 
et pénible, nous avait donné aveo le plateau de 



140 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

Lorette un regard vers Lens. La troisième bataille 
de ce nom — une victoire décidée cette fois, 
— nous donna celui de Vimy avec la vue sur 
la plaine de Douai. L'offensive, comme celle de 
Champagne, fut déclanchée le 25 septembre. Le 28, 
nous parvenions à la cote 140, point le plus élevé 
de la crête de Vimy. Et les Britanniques à nos côtés 
avaient enlevé les villages de Loos et d'HuUucli. 

Dès lors Arras ne fut plus à la merci dune alerte, 
mais son lent martyre continua. Elle ne devait être 
libérée des batteries lourdes allemandes qu'à la fin 
de l'été de 4918, quand la poussée irrésistible des 
Alliés libéra tout le sol de la France. 



CHAPITRE XI 

AUTOUR DE BÉTHUNE ET DE LENS 

L'extraction du charbon sous les obus. — Bélliune en ruines. 
— Le souvenir du grand Condé dans la plaine de Lens. — 
Lens en poudre et qui veut renaître. — Vlmy et le monu- 
ment des Canadiens. 

Arras commandait l'important bassin houiller de 
Béthune et Lens découvert en 1842, le plus riche de 
France, avant Anzin même et Saint-Etienne, sa pro- 
duction nette annuelle dépassant douze millions de 
tonnes. La ligne de feu en le coupant par le milieu 
n'en permettait plus que l'exploitation partielle, au 
prix encore de mille difficultés et de piille dangers. 
C'est ainsi qu'à Bully-Grenay, par exemple, sans 
parler des obus qui y pleuvaient chaque jour, le 
vent rabattait les gaz délétères employés par les 
Allemands et dont on ne pouvait se préserver que 
par l'emploi continuel du masque. Le casque y 
était également de rigueur pour les civils, ingé- 
nieurs et mineurs demeurés héroïquement à leur 
poste. 

Béthune autant qu'Arras est en ruines. Les bom- 
bardements incessants ont sans doute dégagé des 
maisons qui l'enserraient, la base de son beffroi du 



142 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

XIV* siècle, mais aussi ils ont détruit son sommet. 
Quanta l'église Saint- Vaast, qui reconstruite vers le 
milieu du xvp siècle, avait conservé de beaux 
piliers gothiques, elle est à l'heure actuelle presque 
entièrement détruite. 

L'exemple de la dévastation totale et radicale, 
c'est Lens qui nous l'offre. Littéralement la vieille 
cité espagnole muée rie nos jours en cité minière a 
été réduite en poudre par les bombardements de 
quatre années, depuis le 8 septembre 1914 que 
l'armée de Von Biilow y entra. 

On la voit sur les anciennes estampes ceinte d'un 
étroit corset de pierre, forteresse, une des clés de 
l'Artois, dans laquelle l'archiduc Léopold s'était 
retranché lors de la célèbre bataille du 20 août 1648. 
Il fallut pour Ten faire sortir et accepter le combat, 
que Gondé, par une ruse demeurée célèbre, feignit 
de fuir. Alors s'ébranlèrent à sa poursuite, précédés 
de la cavalerie espagnole, les lourds bataillons 
d'une infanterie qui passait pour la première du 
monde. Gondé cependant posté à l'ombrage d'un 
bel arbre sur un mamelon près de G-renay d'où la 
vue embrasse un large horizon, lança les troupes 
que l'on croyait en fuite contre un assaillant surpris 
et dont le front fut vite rompu. Pendant plus de 
deux siècles, l'arbre historique marqua ce lieu 
fameux où l'on a érigé depuis une colonne commé- 
morative. La vague allemande n'a pas été jusque là 
par bonheur, et plus d'un sans doute parmi les 
chefs de cette guerre a dû, de ce même observa- 
toire où accourut la Victoire sur un signe du grand 
Condé, regarder Lens, long l)ut de nos offensives 
répétées. 



AUTOUR DH I3ÉTHUNE ET DE LEXS 143 

Plutôt que par les vers médiocres de Boileau', 
illuminons ici notre méditation par le sublime pas- 
sage de Bossuet, cet autre aigle divin : « Ceux qui 
combattaient avec lui. — s'est-il écrié dans la chaire 
de Notre-Dame de Paris le jour qu'il y fît Poraison 
lunèbre du héros, — nous ont dit souvent que, si 
l'on avait à traiter quelque grande affaire avec ce 
prince, on eût pu choisir de ces moments où tout 
était en feu autour de lui : tant son esprit s'élevait 
alors ! tant son àme paraissait éclairée comme d'en 
haut en ces terribles rencontres î semblable à ces 
hautes montagnes dont la cime, au-dessus des nues 
et des tempêtes, trouve la sérénité dans sa hauteur, 
et ne perd aucun rayon de la lumière qui 1 envi- 
ronne ; ainsi dans les plaines de Lens, nom 
agréable à la France, l'archiduc, contre son des- 
sein, tiré d'un poste invincible par l'appât d'un 
succès trompeur, par un soudain mouvement du 
prince, qui lui oppose des troupes fraîches à la 
place des troupes fatiguées, est contraint à prendre 
la fuite ; ses vieilles troupes périssent ; son canon, 
où il avait mis sa confiance, est entre nos mains ; 
et Beck, qui l'avait flatté dune victoire assurée, 
pris et blessé dans le combat, vient rendre en mou- 
rant un triste hommage à son vainqueur par son 
désespoir. » 

Descendons maintenant de ce monticule glorieux 

1. Nous les donnons ici à titre documentaire, inscrits qu'ils 
sont sur la colonne commcmoralive ; 

u Lori-qu'aux plaines de Lens nos bataillons poussés 
Furent presque à tes yeux ouverts et renversés, 
Ta valeur, arrêtant les troupes fugitives, 
Rallia d'un regard leurs cohortes craintives, 
llépandit d-iiis leurs rangs ton esprit belliqueux, 
Et força U victoire à le suivre aveceui. <» 



444 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

dans Lens. Presque partout ailleurs dans les cités 
dévastées, qu'elles se nomment Noyon, Soissons, 
Reims, Verdun, Arras, quelques édifices demeurent, 
mutilés sans doute, pour attester l'existence d'une 
vie urbaine, mais ici, c'est à la fois le néant et le chaos. 
Gomment croire que vingt-cinq mille êtres humains 
vivaient ici en 1914 ? Il n'est pas une brique qui 
soit entière dans les vastes tas de décombres mêlés 
de morceaux de planche et fleuris pour toute végé- 
tation de ces effarants buissons faits de fîl de fer 
barbelés emmêlés et rouilles. De ci, de là, une pièce 
de fer tordue en émerge, une tôle percée de mille 
trous, le générateur devenu informe, d'une usine. 
Dans quelques rues déblayées hâtivement, on aper- 
çoit le seuil d'une maison, parfois le gouffre d'une 
cave fortifiée à l'aide du béton armé. Car les Alle- 
mands, jusqu'à la débâcle finale, ont tenu dans 
Lens avec l'énergie du désespoir. 

Ils y étaient entrés en maîtres et définitivement, 
après mainte incursion, le dimanche 4 octobre 1914. 
Le jour même, ils parlaient de fusiller le maire, 
M. Basly, et un de leurs officiers supérieurs se 
répandant en injures* : « Ah ! la culture française! 
Quelle civilisation ! Les civils ont tiré sur nos sol- 
dats, et maintenant encore il y a des Français au 
sommet de la tour de Lens... » — On sait ce que 
leur kultur allait faire de la malheureuse cité. 

Sans parler de la contrainte morale imposée aux 
habitants par la présence des envahisseurs, deux 
maux y sont à craindre ; la famine, et le bombar- 
dement subi du fait que des batteries ennemies sont 

t. Lens, par le chauoiue Occre, curé-archiprêtre de Lens, 
Paris, 1919. Ce livre nous retrace au jour le jour d'une façon 
émouvante la vie à Lens sous l'occupation allemande. 



AUTOUR DE BÉTHUNE ET DE LENS 145 

installées en plein Lens. Pour la famine, un jour 
vint, en mai 1915, où cette menace fut écartée grâce 
au comité américain de C. R. B. (Committee Relief 
for Belgium) qui étendit sa libéralité au nord-est de 
la France. Mais les bombardements allaient se suc- 
céder de plus en plus violents, de plus en plus ter- 
rifiants, jusqu'à Texode final. 

« Qui d'entre nous, a écrit larchiprêtre de Lens, 
ne se souvient d'une journée effrayante entre toutes, 
je veux dire celle du 29 janvier 1917 ? 

« Ce jour-là, l'orage de fer et de feu s'abat 
d'abord sur les rues Emile-Zola et Casimir Beugnet. 

« Il est d'une violence que l'on ne peut décrire. 
Trois familles du quartier ont l'habitude de se réu- 
nir dans la même cave pour se protéger contre les 
bombardements. Elles s'y trouvent en ce moment. 
Or, les obus se succèdent autour de la Maison Syn- 
dicale, et l'un d'eux vient de tomber ex^-ctement 
au-dessus de l'abri où sont groupées nos trois 
familles. Le premier étage de la maison, ^ainsi que 
la voûte de la cave, sont traversés et les pau%Tes 
réfugiés sont recouverts par les décombres. 

'< Revenant de voir un malade dans les environs, 
M. l'abbé Ledoux, l'un de nos vicaires, apprend le 
malheur qui vient de se produire. 11 vole au secours 
de ces familles ensevelies. Il descend par la cave 
voisine, et, en lui montrant un tas de débris, quel- 
qu'un s'écrie : c Ils sont là 1 » Près de M. l'abbé 
Ledoux vient d'arriver le père d'une jeune fille qui 
« est là » sous les ruines. Il crie sa détresse, il 
appelle son enfant. De l'intérieur du souterrain une 
voix de femme répond : « Vitt\ vite, jo vais 
mourir 1 » 

« Le Prêtre et le malheureux père unissent leurs 

De Ponchevm.i k. . 10 



146 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

efforts pour dégager les victimes. Ils se hâtent d'en- 
lever les briques avec leurs mains, mais le travail 
est long et presque sans résultai. On leur apporte 
des pioches, des pics et des pelles. Ils opèrent avec 
précaution. Après vingt minutes d'un travail 
fiévreux et angoissant, ils découvrent des cheveux 
et une tète qui se dresse ; mais aussitôt que le déga- 
gement SB fait, la tête s'incline, le corps se replie et 
s'affaisse, c"esl le cadavre d'une enfant de douze 
ans qui vient d'être étouffée sous les décombres ». 

Les Allemands avaient fait bétonner les meilleures 
caves et y vivaient dans une sécurité relative, mais 
les malheureux habitants ! Réfugiés le plus souvent 
dans une chapelle souterraine qu'ils ont baptisée 
Saint-Léqer-sous-terre en souvenir de leur église 
écroulée, ils y cherchent la force de supporter leurs 
épreuves. Ils ne furent évacués, troupeau lamen- 
table et décimé, que le 11 avril 1917. 

Les ennemis demeurèrent seuls dans Lens et 
purent s'y livrer librement à la destruction de tout 
ce qui avait un intérêt industriel. Déjà après la 
prise de Loos-en-Gohelle par les Britanniques, au 
printemps de 1915, les Allemands avaient pris pré- 
texte de cette avance pour faire sauter les cuvelages 
des mines, condamnant ainsi à Tinondation les 
concessions de Lens, Meurchin, Drocourt, Liévin, 
Garvin ; des équipes de pionniers avaient en même 
temps détruit les installations du jour, enlevant 
et expédiant en Allemagne les machines, faisant 
sauter les chevalets. Ils continuèrent cette besogne 
criminelle dans les environs de Lens, à Bourges 
et à, Courrières*, après la conquête totale des 

1. Il ne faudrait pas croire que ces destruclious se firent sans 



AUTOUR DE BÊTHUNE ET DE LE>'S 147 

crêtes de Vimy par les Britanniques en avril 1917. 

Mais ils devaient enfin être chassés de Lens. Au 
mois d'août 191S, ces mêmes Britanniques encer- 
claient Lens de trois C(')té3, et menaient en septembre 
leurs patrouilles jusqu'à la place de la Gare. Lens 
fut reprise le 3 octobre après un combat de rues où 
entrèrent en action les mitrailleuses dissimulées par 
les Allemands dans les caves des maisons transfor- 
mées en blockhaus. 

Mais elle n'était plus que le fantôme effroyable 
d'elle-même. Ce que les bombardements des Alliés 
n'avaient pu faire, la ruine totale, les Allemands 
l'avaient achevé à coups d'explosifs. Avant de 
battre en retraite, ils avaient miné les églises, les 
écoles, la gare, l'hôtel de ville à peine achevé 
en 1914 et non inauguré encore, les banques, les 
magasins, et jusqu'aux caveaux du cimetière. Ils 
firent sauter Lens presque d'un seul coup, et c'est 
bien l'œuvre de la néfaste kultur dressée contre 
notre civilisation séculaire, que Ton y trouve là où 
s'érigeaient innombrables les hautes cheminées et 
les chevalets métalliques des fosses profondes. 

Dans ce désordre inouï, dans cette mer de débris, 
ce qui fut l'église émerge en un monticule qui porte 



préracdilalion ni mélliode. La Presse de Paris du 3 novem- 
l)re 1019 a publié à ce sujet un fait accablant : 

" Dans une j^alerie d'accès au puits n° lù de la Compagnie de 
Lens, on a retrouvé un rouleau de toile qui renfermait des 
do'umenls établissant dans ses moindres détails la méthode 
avec Taquelle les Allemands effectuaient leurs destructions. 

« Ces documents comprenaient : un plan de l'ensemble des 
bûtimenls de la fosse avec indication au crayon rouge, des 
emplacements à miner ; une feuille manuscrite donnant l'indi- 
cation des bâtiments et des machines à faire sauter : la nomen- 
clature du matériel et des explosifs mis a la disposition du 
personnel chargé de la destruction. « 



148 ARRAS ET l' ARTOIS DÉVASTÉS 

au sommet l'écriteau à l'inscription déjà célèbre : 
Lens veut renaître. 

Oui, Lens renaîtra, et déjà les traces de l'effort 
humain y sont sensibles. Le drapeau tricolore flotte 
sur un ensemble de baraquements : les bureaux de 
la Compagnie de Lens. Et tout autour, un peu par- 
tout d'autres baraquements ont surgi, en tôle, en 
bois, en briquailles. Des équipes d'ouvriers tra- 
vaillent, la grande voie ferrée Paris-Dunkerque tra- 
verse Lens de nouveau, les employés de chemin de 
fer couchant dans des wagons inutilisés. 

Plus de deux mille habitants sont revenus dans 
la capitale du Pays Noir. Dans quelques années, une 
neuve cité s'y élèvera sur les ruines de l'autre, tant 
sont fortes ici les énergies de la race et du sol \ 

Nous rentrons à Arras par la côte tristement devenue 
célèbre de Vimy. Il y avait là avant la guerre deux 
agglomérations : Petit-Vimy et Vimy, chef-lieu de 
canton peuplé de plus de trois mille habitants, dont 
l'église du xvi* siècle était surmontée d'une antique 
tour romane. Récemment, une mine y avait établi 
.son carreau. Comme à Lens, rien ne reste ici que 
des ruines si souvent pilonnées par les obus qu'elles 
font penser au mot funèbre du poète latin : Etiam 
perierunt ruijise... 

Mais en revanche, ce ne sont sur les bords de la 
route que blockhaus, tranchées bétonnées, inextri- 



1. « Cette place a été fortifiée et souvent prise et reprise 
autrefois... » Délices des Pays-Bas. On y lit encore que Lens 
a possédé un couvent de Récollets « qui fut commencé vers 
l'an 1220 par saint Pacifique, disciple de saint François d'As- 
sise, et premier provincial des Récollets de France*, qui est 
enterré à Lens. » — Le tombeau de ce saint nommé Pacifique, 
parmi les blockhaus de béton armé construits par les Alle- 
mands, quel sujet de rêverie I 



AUTOUR DE BÉTHUNE ET DE LENS 149 

cables champs de fils de fer barbelés. L'on y voit 
même de ces tourelles d'acier où les Allemands 
plaçaient des guetteurs ou des tireurs d'élite. C'est 
qu'ils ne cessèrent de craindre pour Lens depuis 
que les Britanniques eurent emporté complètement 
la position de Vimy en avril 1917. Nous sommes ici 
sur un des lieux de l'Artois qui furent le plus 
arrosés de sang, et le sol y a encore cet aspect de 
paysage lunaire que lui donnent les cratères dobus 
rapprochés à l'extrême les uns des autres. 

Quand on parvient au point culminant de la crête, 
deux monuments élevés aux morts apparaissent. L'un 
est une simple croix de bois, mais grande et belle. 
L'autre un peu plus loin, au linu dit les Tilleuls, 
commémore l'assaut donné par les Canadiens et 
honore ceux parmi eux qui tombèrent au printemps 
de 1917. C'est en maçonnerie une pyramide tron- 
quée, surmontée d'une croix et ceinte d'obus de 
haute taille. Une inscription y est gravée sur une 
plaque de cuivre : 

ErECTED IN" MEMORY OK 

OfFICEKS, -NON COJIMISSrONED OFFICERS, 

An MEN OF THE 

Canadian corps ARïILI.RRY 

VhO FELL DURIXG THE VlMV OPERATIONS 
APRIL 1917 

On s'arrête ici et l'on songe. Dans le bas de la 
côte, Arras élève la silhouette impressionnante de 
sa cathédrale en ruines. Qu'est-ce donc que notre 
pays, et quel rayonnement séculaire est le sien pour 
que des hommes nés dans la lointaine Amérique, 
accourus ici par centaines de milhers, aient donné 



IriO ARRAS ET i/aRTOIS DÉVASTÉS 

leur vie pour l'idéal de civilisation représenté par 
la douce France ! Victor Hugo a écrit dans une ode 
ardente et grave : 

« Ceux qui pieusement sont morls pour la patrie 
Ont droit qu'à leur tombeau la foule vienne et prie. » 

Mais ici, auprès des Irèrps qui se sont donnés à 
nous et ont adopté librement notre patrie pour la 
leur, ({uellB sera notre prière, et coin ment y enfer- 
mer notre gratitude infinie ! 



CHAPITRE XII 
ARRAS ET L ARTOIS RENAITRONT 



Au début de cet hiver de 1919-19iu, il semble que 
la moitié pour le moins des habitants d'Arras y 
soient rentrés. Quand on sort de la gare déjà 
presque entièrement restaurée, on constate dans la 
rue Gambelta et la rue Ernestale qui lui fait suite — 
rues passagères et commerçantes — une animation 
de bon alùi. Si c'est l'heure de midi, on croise des 
ouvriers qui vont manger la soupe, des écoliers 
qui rentrent chez eux. La plupart des familles se 
sont réinstallées tant bien que mal. Et les immeu- 
bles déjà remis à neut ne sont pas rares : le maçon, 
le plombier, le menuisier et le peintre ont fait leur 
œuvre. 

Ailleurs sans doute, ce sont les ruines, plus 
funèbres à mesure que l'hiver approche. Mais Airas 
n'est plus la silencieuse nécropole que nous con- 
nûmes, peuplée seulement de quelques ombres. 
Des vivants nombreux l'habitent qui ne veulent pas 
qu'elle meure, et qui reconstruiront son hôtel de 
ville, sa cathédrale et ses deux places, — s'il plait 
à Dieu et aux hommes. Les premiers, son évoque 
et son préfet y sont rentrés depuis de longs mois, 
M" Julien et M. Robert Leullier. L'un rassemblant 



152 ARRAS ET l'ARTÛIS DÉVASTÉS 

les fidèles à Notre-Dame des Ardents, seule église 
d'Arras échappée aux obus ; l'autre dans cet hôtel 
de la Préfecture qui porte les traces du bombarde- 
ment, présidant à la reconstitution du pays. 

La situation actuelle en Artois est complexe à 
l'égal de ces tranchées indéfiniment sinueuses qui 
furent creusées partout dans son sol. li s'agit de le 
rendre à nouveau habitable et cultivable, puis d'y 
l'aire renaître les industries qui s'y étaient installées 
nombreuses, nées du charbon contenu dans ses 
entrailles. 

Pour ce qui est de la superficie, on s'était 
demandé avec angoisse si toute une zone, celle où 
le canon tonna sans arrêt sur la ligne de feu n'était 
pas irrémédiablement perdue pour la culture. 
Cette zone rouge, on avait parlé d'y laisser le temps 
faire son œuvre, et peut-être d"y planter des arbres 
qui eussent jalonné l'ancien front d'une « forêt du 
souvenir ». Mais on avait compté sans les ruraux 
propriétaires du terrain enfermé dans cette zone. 
Après un an, ils ont déjà prouvé par le plus patient 
des défrichements, celui qui s'etïectue sous la 
continuelle menace de l'explosion d'un projectile 
oublié, qu'ils entendent cultiver à nouveau ce ter- 
rain semé pendant quatre ans par la Mort seule. 

On peut donc estimer que l'Artois en son entier 
sera rendu à ses cultures traditionnelles : blé, bette- 
raves, colza. L'œuvre de patience fera germer les 
futures récoltes. 

Ils sont rentrés chez eux, ces habitants des 
villages rendus célèbres par une dévastation jus- 
qu'ici sans exemple : Souchez, Avion, Carency, 
Achicourt, Aix-Noulette, Neuville- Saint- Vaast, 
Ablain-Saint-Nazaire, Thélus, Farbus, Vimy... Ou ne 



^RRAS ET l'aRTOIS RENAITRONT 45H 

peut citer tous leurs noms. De même que les cita- 
dins des vilL'S détruites, telles que Lens, ils sont 
installés dans des abris provisoires. Les plus heu- 
reux ont des baraques de tôle assez confortables, 
telles que celles-là dues à la générosité américaine, 
nommées Nissen /luts, Sausage liiits. D'autres cam- 
pent dans des maisonnettes improvisées par eux à 
l'aide des matériaux retrouvés parmi les ruines, 
morceaux de briques, pierrailles, poutres déchi- 
quetées par les éclats d'obus. On voit s'en élever un 
mince filet de fumée. Là vivent à sept, huit ou dix, 
les anciens habitants d'une ferme détruite ou d'un 
coron. Le jour, inlassablement répandus parmi les 
décombres, ils y glanent ce qui peut servir et aussi 
ce qui peut nuire, la brique par hasard intacte, la 
grenade oubliée, l'obus pourvu encore de sa fusée, 
ils ont la conscience de coopérer dans leur mesure 
et par leur présence, déjà, à lœuvre de reconstitu- 
tion. 

En tout, les sinistrés revenus en Artois à l'heure 
où nous écrivons — novembre 1919 — sont plus de 
douze mille ' : cinq mille sept cent quatre pour l'ar- 
rondissement d'Arras, six mille neuf cent soixante- 
dix pour celui de Bétbune. Parmi ceux qui s'occu- 
pent d'eux avec un zèlci, admirable, il nous faut citer 
après M. Robert Leullier, préfet du Pas-de-Calais, 
des hommes tels que M. Basly, maire de Lens, 
M. Marlier, chargé du service de la reconstitution, 
MM. TaillanditT, Doutremépuich. Delau, qui ont 
contribué à reconstituer Villerval et Saint-Laurent- 
Blangy, ce faubourg d'Arras où les Allemands, puis 
les Français, ont tenu si longtemps. •■ 

1. Sana compter les millierâ d'habitants rentrés dans Arras. 



154 ARRAS ET i/aRTOIS DÉVASTÉS 

Les services officiels de la Reconstitution sont 
ceux-ci : secours et avances aux sinistrés, fourni- 
tures de baraquements, de mobiliers, de matériaux 
et de denrées de toute nature, évaluation enfin des 
dommages subis du fait de la guerre. Quelques 
chiffres ici ne sont pas -inutiles*. 

« La quantité des logis, maisons, baraquements, 
immeubles réparés et rendus habitables par les 
soins de la reconstitution dans les régions sinistrées 
d'Artois sélevait à dix-neuf mille à la fin de septem- 
bre dernier. 

« On comptait deux mille deux cent cinquante-six 
maisons provisoires ou baraquements de types 
divers pour l'arrondissement d'Arras et mille six 
cent onze pour celui de Béthune. 

« En matériaux de remploi, on avait construit 
deux mille six cent soixante-quatorze habitations. 
Enfin, les immeubles réparés et rendus habitables 
s'élevaient à douze mille cent soixante-treize. 

« A la même époque les avances consenties aux 
sinistrés, tant en espèces qu'en nature s'élevaient à 
deux cent dix millions. 
« Soit exactement : 

f< En argent : 188.443.379 
« En nature : 21.265.792 ». 

Ajoutons que parmi les baraquements, il en est 
d'assez importants pour abriter, comme à Lens, des 
écoles, des hôpitaux, les sièges sociaux des compa- 
gnies minières. Lens sera la première concession 



i; Nous les emjiruntons à un arlicle forfemenl (iocunienlé par 
la préfecture du f'as-de-Calais, qui parut le 11 novembre 1919 
dans la Presse de Paris, 



ARRAS ET l'aRTOIS RENAITRONT \^o 

remise en état, et cela dans un délai que l'on estime 
de quatre à cinq ans. 

Enregistrons également les déclarations faites en 
ce mois de novembre où nous sommes par M. André 
Tardieu, ministre des Régions Libérées après avoir 
servi la France en Amérique. « Trois grands pro- 
blèmes, a-t il dit, dominent l'activité de demain dans 
ces régions : finances, transports, main-d'œuvre. 

(( Le problème financier est double : il faut que 
les avances soient payées, dès qu'elles sont deman- 
dées et justifiées : mais il faut aussi que leur emploi 
soit vérifié et leur rendement pleinement assuré, on 
évit:int les abus, sur lesquels mon attention est fixée. 
Donc, augmpntation des crédits, notamment de ceu.x 
destinés aux agiiculteurs ; contrôle exact, par les 
départements et par le ministre, de l'utilisation des 
dits crédUs. 

« Les transports s'amélioreront quand ils seront 
régis par un programme unique, c'est-à-dire quand 
on saura d'avance méthodiquement — au lieu de 
constater après, dans le désordre et dans l'inco- 
hérence — quels sacrifices doivent être imposés 
aux demandes de' chaque service en raison de la 
limitation actuelle des moyens. 

« Il y a une hiérarchie des besoins, tant publics 
que privés : je suis résolu à la faire prévaloir à tout 
prix... 

« 1919 a été l'année des maisons provisoires, 19:JU 
doit être l'année des maisons définitives. 11 faut 
des ouvriers en nombre énorme, non pas des ma- 
nœuvres, mais des ouvriers spécialisés, maçons, 
charpentiers, serruriers. Il faut recruter en France 
tout ce qu'on pourra, et par des écoles profession- 
nelles, organisées sans retard, transformer les ma- 



156 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

nœuvres français en spécialistes. Nous prendrons le 
complément à iétranger, mais sans nous encom- 
brer d'un personnel qui sera inutile s'il n'est pas 
spécialisé ! 

«Dans le Nord et le Pas-de-Calais la reconstruction 
est à peu près achevée pour les chemins de fer, les 
canaux, les routes : c'est an gros résultat. La cul- 
ture, elle aussi, a fait des prodiges. Il y a des 
champs labourés [nous le constations tout à l'heure] 
jusqu'au centre de la zone rouge. 

.'( Restent les maisons. C'est elles qu'il faut faire 
revivre l'an prochain. » 

Si nous en venons maintenant aux besoins dordre 
spirituel, que trouvons-nous ? Les ruines des églises, 
et des pauvres gîtes groupés autour d'elles, d'où 
s'élève un cri déchirant : « Nous vivons comme des 
bêtes 1 » — Ils veulent rebâtir leurs sanctuaires, dont 
près de deux cent cinquante sont tombés. Les vil- 
lages de i'Artois ne peuvent renaître pleinement 
qu'à l'ombre de nouveaux clochers. 

Où que nous allions, c'est le même invincible dé- 
sir. A Brebières, où une quarantaine de maisons 
seules sont réparables, le dimanche des Rameaux, 
la messe fut dite en plein air dans les ruines de 
l'église, servie par le maire, M. Pilât. Symbole 
assurément, cette union des pouvoirs ecclésiastique 
et civil : s'il en fallait encore un, et qui parlât 
davantage au cœur, dirai-je que chaque jour l'autel 
y est couvert de fleurs ! 

L'église de Monchy-le-Preux avait été reconstruite 
vers 1848 par un architecte valenciennois, Bernard, 
qui favorisa les débuts de Carpeaux alors inconnu 
en lui confiant l'exécution de statues destinées à 



ARRAS ET l'aRTOIS RENAITRONT 157 

cette église : les quatre docteurs de la loi, saint 
Grégoire, saint Jérôme, saint Âmbroise et saint 
Augustin*. Elles furent ensevelies dans les ruines, 
et une pauvre femme de la paroisse que je rencon- 
trai naguère m'a dit que des fragments informes 
en étaient seuls demeurés. C'est là un exemple en 
plus de la destruction d'œuvres d'art par les Alle- 
mands. On pourra reconstruire un jour l'église de 
Monchy : mais ces statues, œuvres de début d'un 
grand sculpteur, qui les remplacerai 

A Bapaurae s'élevait une église dédiée à Notre- 
Dame de Pitié. Deus cratères en marquent la place, 
et il a fallu deux jours de fouill«'S pour retrouver 
dans ses ruines la Pieta du xv» siècle en bois 
sculpté, honorée séculairement dans le pays. Elle 
le sera désormais dans un baraquement en atten- 
dant la reconstruction. 

Une bombe à retardement fit exploser l'église du 
village tout proche de Sapignies douze jours après 
le départ des Allemands. Là, ce qui fut retrouvé 
dans le cratère, ce fut le plus émouvant crucifix. 
« Le Christ paraît avoir souffert une deuxième pas- 
sion. Les bras tordus par l'incendie semblent avoir 
voulu préserver le visage contrel'ardeur desflammes. 
Nul artiste n'aui^ait pu donner une impression de 
douleur plus poignante »-. Dans ce ruème ordre 
d'idées, <|ui n'a contemplé au bas de la colline de 

1. Ou en Irouvera la reproduction d'après uu dessin de Gar- 
peau dans notre ouvrage : Carpeaux inconnu. Van Oest, édi- 
teur, Paris et Bruielles. 

2. Bulletin des églises décastées du diocèse d'Arras. — Ce 
bulletin, dirigé par M. l'abbé Foulon (33, rue d'Amiens, Arras), 
est d'un extrême intérêt en chacun de ses numéros, et repré- 
sente une œuvre qui importe autant à la civilisation qu'à la 
religion. 



158 ARRAS ET l'aRTOIS DÉVASTÉS 

Notre-Dame de Lorette la ruine pathétique de 
l'église d'Ablain-Saint-Nazaire ? Elle avait été cons- 
truite au xvi" siècle par Jacques Caron, le même 
architecte qui éleva lliôtel de ville et le beffroi 
d'Arras. Semblablement s est-elle muée, elle aussi, 
en un fantôme de désolation qui semble vouloir ex- 
primer toute l'horreur de la vallée de la Souchez et 
du plateau raviné de Lorette. 

Les prêtres qui vivent dans ces villages détruits 
parmi des ouailles déshéritées de tout bien, ressem- 
blent aux apôtres des temps primitifs. A l'exemple 
de saint Paul qui ne dédaigna pas de fabriquer des 
tentes, eux, travaillant aussi de leurs mains, se font 
terrassiers, maçons, ajusteurs, pour que le baraque- 
ment élevé par leurs mains et celles des fidèles 
permette d'attendre lareconstruction d'une véritable 
église. A Mercatel, à Hermies-le-Grand, on verra 
des types de ces humbles maisons de Dieu qui se- 
raient semblables en tout à celles des plus pauvres 
hommes si un clocheton de fortune et une croix ne 
les surmontaient. 



TABLE DES PLANCHES 



I'lanche I. — Ruines de rHôlel de ville et du 
Beffroi Couverture. 

Planche II. — Tranchées abandonnées en 
Artois 16 

Planche III. — Lllôtel de ville et le Beffroi 
d'Arras 40 

Planche IV. — Robespierre, le jour di; la fùte 
de l'Etre Suprême 56 

Planche V. — Aspect actuel de Neuville-Saint- 
Vaast 80 

Planche VI. — Ablain-Saint-Nazaire et le pla- 
teau de Notre-Daine-de-Lorette 104 

Planche VII. — Un aspect actuel de Lens ... J28 

Planche VIII. — Carte de la région d'Arras. . 158 



TABLE DES ^MATIERES 



Chapitre premier. — Arras ei l Artois dévastés. \ 
L'Artois, terroir d'Arras, compris entre la 
Lys et la Somme. — Quelques villes : Saint- 
Omer, poste avancé au Nord ; Lens, bastion 
à TEst avec Béthuue ; Bapaume, voué aux 
combats; Hesdin, patrie de Tabbé Prévost; 
Saint-Pol et sa crypte mystérieuse. Ruines 
d'Arras, jadis lieu de rencontre du génie 
latin et du génie du Nord. 

Chapitre IL — Naissance cV Arras 14 

La cité des bois. — L'oppidum où se tisse 
pour Rome la laine des Atrebates. — César y 
campe. — Le temple païen y fait place à l'é- 
glise chrétienne. — Saint Vaast, catéchiste de 
Clovis, y fonde l'abbaye dont naîtra la ville 
moderne. — Baudouin Bras-de-fer, premier 
comte de Flandre en fait sa capitale. 

Chapitre IIL — Rôle d'Arras et de l'Artois dans 

la culture française du Xni<^ siècle 2i 

La ville au moyen âge. — La commune et 
les comtes. — L'architecture ogivale dans la 
France du Nord et en Artois. — L'art drama- 
tique à Arras, ville des trouvères : le Jeu de 
la Feuillée. 

Chapitre IV. — Les tapisseries d'Arras, symbole 

de sa prospérité 45 

La cour de la comtesse Mahaut. — Les lapis- 



TABLE DES MATIÈRES 161 

séries, représentations de l'existence de l'épo- 
que. — Uopus atrebaticurn complète l'opus 
francigenum. — Influences de la Tm^ame sur 
leur technique, et des Jeux sur leur inspira- 
tion. — Leur renommée européenne et l'éclat 
d'Arras sous les ducs de Bourgogne. 

Chapitre Y. — Arras ouvre et clôture la guerre 

de Cent ans 60 

La succession d'Artois, une des causes de 
la guerre de Cent ans. — Les chefs arma- 
gnacs et le roi Charles VI assiègent Jean sans 
Peur dans Arras. — Paix de 1414. — Entrée 
joyeuse de Philippe le Bon et tournoi sur la 
Grand'Place. — Jeanne d'Arc prisonnière à 
Arras dans l'automne del430. — L'assemblée 
de la chrétienté pour la paix en 1435. — Le 
sang de France parle en Philippe le Bon, duc 
de Bourgogne. 

Chapitre VI. — Arras^ entraînée dans la ruine 

de la maison de Bourgogne 77 

La Vaudoisie d'Arras. — Louis XI et Philippe 
le Bon à Hesdin. — Entrée du Téméraire à 
Arras. — Après sa mort, Louis XI s'empare 
de l'Artois. — II dépeuple Arras et la veut 
nommer Franchise. — Paix de 1482. 

Chapitre VII." — L'Artois séparé de la France. 91 
Les Allemands pillent Arras en 1492. — L'hô- 
tel de ville est achevé et le décor des places 
réglé sous la domination espagnole. — Tapis- 
series exécutées d'après les cartons de Ra- 
phaël. — Les malheurs des Pays-Bas. 

Chapitre VIII. — L'Artois revient à la France. 98 
Le siège de 1640. — Culture du xvm» siècle. 
— Arras se fond dans la vie nationale. — Les 
Etats d'Artois, et la frégate qu'iis^offrirent aux 

De PoNCHKVILLE. 1 t 



162 TABLE DES MATIÈRES 

Américains. — Jeunesse de Robespierre. — 
L'échafaud |dressé à Arras sur la place du 
théâtre. 

Ch\pitreIX. — Arras «. ville du bonheur calme ». 112 

Victor Hugo à Arras. — Comment une 
neuve cathédrale succède àFancienne. — Aven- 
ture de Verlaine et de Rimbaud. — Corot tra- 
vaille en Artois. — Arras en 1914, ville an- 
cienne et moderne. — Visite de Barrés en 
191o. 

Chapitre X. — Les batailles autour d' Arras en 
ruines 123 

Incursion des Allemands dans Arras dès le 
31 août 1914. — Arrivée de l'année Maud'huy 
en septembre. — Combats autour d'Arras 
contre l'armée von Biilow. — Les tranchées 
allemandes dans les faubourgs d'Arras. 

— Incendie de Ihôtel de ville le 7 octobre. 

— Destraction du beffroi le 21 octobre. — Jour- 
nal d'un habitant d'Arras. — Destruction de 
la cathédrale le 6 juillet. 191o.- — Deuxième 
bataille d'Arras. Un de ses combattants: Jean- 
Marc Bernard. — La victoire d'Arras nous 
donne Vimy le 28 septembre. 

Chapitre XI. — Autour de Béthune et de Le7is . 141 

L'extraction du charbon sous les obus. 

— Béthune en ruines. — Les souvenirs du 
grand Condé dans la plaine de Lens. — Lens 
en poudre et qui veut renaître. — Vimy et 
le monument des Canadiens. 

Chapitre XII. — Arras et l'Artois renaîtront. . loi 



LE PAS-DE-CALAIS DEVASTE 



ASSOGIATlOxN DÉCLAREl^ ET AUTORISEE 
CONFORMÉMENT AUX LOIS DE 1901 et 1916 

AFFILIÉli A LA SOCIÉTÉ DES AG KICLLTECUS 
DE KHANCE 

Raùkicltée au « Comité du Secours National w 
et à « l'Union des (Euires de Secours 
aux Foyers dévastés par la Guerre *). 

22, aUE DE LONDRES, 22, PARIS 

L'heure de la \ictoire a sonné. Le sol de France 
est enfin libéré. Il sagit de ramener la vie là où nos 
barbares ennemis ont semé la mort. Le Pas-de- 
Calais est peut-être le département qui a le plus 
souiïert. Cette malheureuse région a été le théâtre 
de violentes batailles : Arras, Carency, Ablain-Saint- 
Nazaire, et le Labyrinthe, Vimy, Bullecourt, Fres- 
noy, Lens, liavrincourt, Bourlon, Quéant. Elle a 
vu les Allemands reculer en détruisant tout dt^rrière 
eux : fermes, maisons, arbres, routes. Le Pas-de- 
Calais envahi est aujourd'hui transformé en désert. 
Sans parler d'Arras, dont on connaît le sort : sans 
compter dés villes comme Bapaume, Lens, Béthune 
et Liévin complètement détruites, plus de deux 
cents communes rurales n'existent plus. 

Les deux cent ciniiuante mille Français et Fran- 
çaises qui habitaient le Pas-de-Calais envahi, après 
avoir soulfert toutes les horreurs de l'occupation, ont 
été transportés à l'arrière, dans les Ardennes ou en 
Belgique, obligés dctoutabandonnera lennemi. Quel- 
ques-uns de ces malheureux compatriotes, rapatriés 



2 LE PAS-DE-CALAIS DÉVASTÉ 

dans un dénuement absolu, ©nt fait le récit le plus 
douloureux de leurs terribles souffrances. 

C'esl aux pouvoirs publics qu'incombe le devoir 
de relever ces villes et ces villages anéantis. Mais 
à côté de cette action gouvernementale, que de 
détresses à secourir, quel champ d'action pour les 
initiatives charitables et patriotiques ! 

Le « Pas-de-Calais dévasté » se donne comme 
mission d'aider au relèvement de ses malheureuses 
régions. Cette œuvre encourage le retour des habi- 
tants sur leur terre ruinée et la reconstitution de 
leurs foyers. 

Grâce à une organisation très complète de corres- 
pondants, les dons sont distribués avec ordre et 
méthode, et toutes les précautions sont prises pour 
éviter un double emploi. 

Pour répondre à ces besoins immenses, « le Pas- 
de-Calais -dévasté » fait un présent appel à votre 
générosité. 

Notre œuvre reçoit, avec la plus vive reconnais- 
sance, tous les dons en argent et en nature. 

Les dons en argent peuvent être versés, soit au 
siège de l'œuvre, 22, rue de Londres à Paris; soit à 
la Banque Adam, 106, boulevard Haussmaim, à 
Paris, et en province, dans ses succursales. 

Les dons en nature peuvent être adressés au siège 
de l'œuvre, 22, rue de Londres, à Paris. 

Donnez généreusement pour des compatriotes qui 
ont tout perdu, pour la partie de la France qui a 
servi de rempart au reste du pays ! 

COMITÉ DE DIRECTION 

Président d'honneur : M. Jonnart, sénateur du 
Pas-de-Calais. 



LE PAS-DE-CALAIS DÉVASTÉ 6 

Membres d'honneur : M. Lebrun, ministre de la 
reconstitution des Régions libérées. MM, les Séna- 
teurs du l'as-de-Calais. MM, les Députés du Pas-de- 
Calais. M. le Préfet du Pas-de-Calais. S. G. Ms^ l'E- 
vèque d'Arras. MM. les Conseillers généraux du 
Pas-de-Calais. 

Président : M, le comte de Francqueville, maire 
de Bourlon. 

Vice-Présidente : M"" Henri Tailliandier. 

Vice-Président : M. Mercier, directeur général des 
Mines de Béthune. 

Secrétaire général : M. Despinoy, notaire à Arras. 

Trésorier : M. Maurice Tilloy, industriel, maire de 
GourritTes. 

Administrateurs déléguas : M. Octave Bouchez, 
industriel, membre de la Chambre de Commerce 
d'Arras. 

Administrateurs : M. Fernand Bar, ancien Député, 
industriel, à Béthune. M. le baron d'Herlincourt, 
agriculteur, maire dElerpigny. M. A. Leloup, pro- 
priétaire. M. Marchand, avoué honoraire. M. Minelle, 
ancien maire d'Arras M'>' la marquise de Partz, 
M-"» Albert Tailliandier. 

Délégué général pour la propagande et aux sec- 
teurs : M. Camille Hollart. 

Délégués du Conseil : M-"» la comtesse F. de Dies- 
bach de Belieroche. M"^» Moleux d'Hermerangues. 
M. de Lenquesaiug. M. Georges Leviez. M°» Albert 
Leviez. M"* Lenglin. M Bauvin, administrateur de 
Id Banque de France, à Arras. M. Eugène Carlier, 
inspecteur honoraire de l'Assistance publique. 
M. Jean Lejosne, fabricant de sucre. M. Poutraiu, 
maire de Croisilles, M. Pierre Cage. M, de Ker- 
suenec. 



LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES D'ARTOIS 



Parmi les problèmes d'après-guerre, l'un des plus 
ardus à résoudre est la réorganisation du culle dans 
les régions dévastées. 

Dans le seul département du Pas-de-Calais, plus 
de deux cents églises gisent, les unes mutilées, les 
autres réduites en cendres. Leurs sacristies sont 
vides ou écrasées. Les prêtres envoyés pour relever 
ces ruines n'ont ni abri, ni meubles, ni livres ; et ils 
portent souvent sur eus tous leurs vêtements. 

Les autorités officielles sont bienveillantes, pour 
la plupart; mais elles songent d'abord, on le devine 
aux mairies et aux écoles. Les œuvres de bienfai 
sances s'occupent plus de lingerie, lits et chaussures 
(]ue d'ornements sacrés; on ne saurait les en blâmer. 

Heureusement, des femmes prévoyantes et géné- 
reuses avaient, au cours de la guerre, mis en com- 
mun leurs ressources et leur talent, pour être en 
mesure de faire face, le moment venu, aux besoins 
les plus urgents de nos paroisses ravagées. Elles 
avaient organisé, à Boulogne, à Berck-Plage, à 
Saint-Omer, à Calais, aideurs encore, des exposi- 
tions d'ornements et de vases sacrés qui avaient l'ait 
l'admiration des connaisseurs. 

En quittant la France, les Canadiens, les aumô- 
niers de l'armée britannique, la Ligue des Femmes 
catholiques d'Angleterre nous firent don, de leur 
côté, de plusieurs chp,pelles et du matériel qu'elles 
conlenaienL Une famille catholique de New-York, 



LA GRANDIE PITIE DES EGLISES D ARTOIS 5 

dont M-f Julien fut l'hHe pendant son voyage aux 
États-Unis en 191S, concentra sagenaent ses efforts sur 
la construction d'abris destinés au culte. Et plusieurs 
de nos paroisses lui sont grandement redevables. 

Nous attendons beaucoup de la sympathie des 
évêques américains et de l'appel collectif qu'ils ont 
fait pour le relèvement de nos sanctuaires. 

Mais c'est surtout à l'œuvre de la rue Oudinot. à 
Paris, que nous nous sommes adressés dans nos 
embarras sans cesse renouvelés. 

Trois catégories de secours viennent par cette voie. 

Les uns aident à réparer les brèches faites aux 
églises, ou à élever des chapelles provisoires. 

Les autres reconstituent, de toutes pièces, les 
sacristies. 

Un vestiaire ecclésiastique sest adjoint aux deux 
premiers services. 

Au mois de décembre 1919, trente-cinq de nos pa- 
roisses avaient' reçu, de la^uvre de Paris, une sub- 
vention pour leur église provisoire; — une centaine 
de sacristies avaient été renouvelées, totalement ou 
partiellement ; — 8"j trousseaux avaient été deman- 
dés, dont 64 livrés. De rares églises avaient trouvé 
des marraines hors du diocèse. Mais l'idée a été 
reprise par des curés de notre région maritime, qui 
« adoptent » une paroisse en ruines, en concen- 
trant sur elle les aumônes de leurs paroissiens. 

La tâche est immense: elle durera dix ans peut- 
être. Il y a place ici pour toutes les bonnes volontés. 

Pour tous renseignements, consulter : 

A l'aris, le Comité de secours aux églises dévas- 
tées, 3, rue Oudinot; 

A Arras, à M"« la Secrétaire de l'œuvre des églises 
pauvres, 1, place Sainte-Croix, 



La Collection « La France Dévastée >> 

paraît sous le patronage du Comité Fiance-Amériqve 

et du Touring-Club de France. 



TOL'KIIVCÏ-CLÏJB DE FRANCE 

65, avenue de la Grande-Armée, Paris. 

Tout Français se doit de travailler à l'accrois- 
somont de la prospérité de notre pays joar/e Tou- 
risme. 

Tout Français doit s'inscrire comme membre 
du Touriiif^-Club de France. 

Nous étions lôO.OOO en 1914. 11 faut que 
nous soyons 500.000 en 1920. 

Demain, T. G. F. voudra dire : Tout citoyen 
Français. 



OFFICE .\ATIOAAl. DL TOLRISSIE 

n, rue de Sure ne, Paris. 
L'Office national du Tourisme, rattaché au Minis- 
»tère des Travaux publics, a pour mis^^ion de reciier- 
chertousles moyens propres à développer le touiis-ne. 
11 provoque dans ce but toutes initiatives admi- 
nistratives et lé.iîislatives et prend toutes mesures 
tendant à améliorer les condilions de transport, de 
circulation et de séjour des touristes. 11 coordonne 
les etï'orts des groupements et industries touristiques. 
Il organise la propagande touristique à létranger. 



tOMllE FRAr\tE-AMÉRIQLE 

8:2, avenue des Champs-Elysées, Paris. 

Tout Français désireux de resserrer les liens 
qui unissent la France aux nations de l'Amé- 
riiiae du Nord et du Su! doit se faire inscrire 
comme souscripteur (6 fr.) ou comme adhérent 
(28 fr ) de France-Amérique, que préside M. Ga- 
briel llanotaux, de l'Académie française. 

Les souscripteurs reçoivent la publication 
l'Amérique : les adhérents la revue mensuelle 
France- A mé.riq ne. 

Le Comité pul)lie en outre une revue franco- 
anglaise illustrée qui paraît chaque mois sous 
le titre F lance-È tais-Unis. 

NUMÉRO SPÉOIMRN SUR DBMANOR